Et si la meilleure innovation n’était pas celle qu’on invente, mais celle qu’on observe ? Face au changement climatique, deux logiques s’affrontent souvent dans l’imaginaire collectif : d’un côté la course à la haute technologie (drones, capteurs, intelligence artificielle) de l’autre, un retour à des pratiques plus anciennes, presque instinctives. Mais un troisième mouvement prend de l’ampleur partout dans le monde, celui des solutions fondées sur la nature (SfN). Leur principe est de s’appuyer sur les mécanismes biologiques eux-mêmes comme point de départ de l’innovation, plutôt que de les contourner à coups de béton ou de code.Loin d’être un retour en arrière, cette approche redéfinit ce que veut dire « innover ».  

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Tour du monde d’un modèle d’ingénierie 

Le concept de solutions fondées sur la nature, popularisé notamment par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), désigne toutes les actions qui protègent, gèrent ou restaurent des écosystèmes pour répondre à des défis sociétaux tout en générant des bénéfices pour la biodiversité et les populations. Un concept simple sur le papier mais qui, sur le terrain, prend des formes de plus en plus technologiques. Le meilleur exemple est sans doute celui de la restauration corallienne. Longtemps cantonnée à des nurseries sous-marines où les fragments de corail grandissaient au rythme lent de la nature, la discipline s’est transformée en filière d’ingénierie. Des fermes coralliennes terrestres misent aujourd’hui sur la micro-fragmentation, une technique qui découpe les coraux en petits morceaux pour accélérer artificiellement leur croissance et permettre de replanter des colonies matures en quelques mois plutôt qu’en décennies. D’autres équipes de recherche, à Hawaï par exemple, combinent génétique avancée et modélisation informatique pour créer des banques de gènes coralliens par cryoconservation, une sorte d’assurance-vie congelée pour les récifs les plus menacés. L’impression 3D s’invite elle aussi dans les océans avec plusieurs projets à travers le Pacifique et les Caraïbes qui déploient désormais des structures récifales imprimées en 3D à partir de matériaux naturels, conçues pour imiter la complexité d’un vrai récif et servir de support à l’installation de nouveaux coraux, tout en dissipant l’énergie des vagues pour protéger le littoral.  

Mais la « naturetech » ne se limite pas à l’océan. Sur terre, l’intelligence artificielle s’impose petit à petit comme un outil de suivi et d’aide à la décision pour la restauration des écosystèmes : cartographie de la canopée forestière par imagerie satellite, comptage automatisé d’espèces, détection de zones dégradées à grande échelle. En Espagne, l’UICN documente déjà l’usage de capteurs et d’outils numériques pour protéger des rapaces et des zones humides de montagne. De quoi démultiplier la portée de l’observation de terrain, à condition de garder un contrôle qualité rigoureux. Ce qui relie tous ces exemples, c’est que le vivant y est traité comme un cahier des charges que la technologie vient accélérer, démultiplier ou rendre mesurable. 

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La Nouvelle-Calédonie, notre meilleur terrain d’expérimentation  

Avec notre biodiversité exceptionnelle, notre lagon classé au patrimoine mondial de l’UNESCO et nos écosystèmes marins comme terrestres soumis à de fortes pressions (activité minière, érosion, espèces envahissantes), la Nouvelle-Calédonie constitue un terrain d’expérimentation naturel pour ce type de solutions. Et plusieurs initiatives calédoniennes montrent que l’innovation par la nature n’a rien d’un concept abstrait. Elle se construit ici, entre startups, associations mais aussi savoirs traditionnels. 

Le marcottage, cette technique vieille comme le jardinage, consiste à faire naître des racines sur une branche encore attachée à l’arbre, avant de la sectionner pour obtenir un nouveau plant déjà mature. C’est de cette pratique ancestrale qu’est née Arbotech, startup calédonienne fondée par Louis Boudes, qui a mis au point un kit clé en main pour démocratiser la technique. 

« À partir d’une graine, il faut plusieurs années pour obtenir un arbre qui donne des fruits, plusieurs jardiniers en font l’expérience. L’idée était d’accélérer le processus pour avoir des fruits rapidement. La technique ancestrale du marcottage est l’idéale pour la rapidité car la branche clonée en quelques mois prend la maturité de la plante mère. » – Louis Boudes, fondateur d’Arbotech 

Le principe du marcottage, une technique ancestrale que Arbotech a modernisée. © Aquaportail

Pour lui, s’appuyer sur un mécanisme biologique plutôt que de le contourner est une démarche d’innovation à part entière, à condition de vraiment le comprendre ! 

« La solution s’appuie sur la biologie des plantes qui évoluent depuis des milliers d’années. Comprendre et utiliser les mécanismes biologiques des végétaux est essentiel pour le développement d’outils adaptés à leur multiplication. L’innovation doit prendre en compte ces aspects biologiques et améliorer les outils existants pour arriver à une solution plus performante et abordable. » – Louis Boudes, fondateur d’Arbotech 

Depuis sa création, Arbotech a exporté ses outils bien au-delà de la Nouvelle-Calédonie, avec des ventes en France, au Vanuatu, à Tahiti et en Guadeloupe. Aujourd’hui, la startup oriente également son activité vers le développement de formations agricoles sur le territoire. Reste une question, à l’heure où drones et capteurs envahissent le secteur agricole : le low-tech a-t-il encore sa place face à la vague technologique ? Pour Louis, il ne s’agit pas d’un choix binaire. 

« L’approche low-tech est une solution parmi d’autres. L’IA peut faciliter la mise en œuvre et la prise de décision, mais ne remplacera pas les jardiniers. » – Louis Boudes, fondateur d’Arbotech 

Direction les îlots de Païta, où l’association Gardiens Des Îles déploie, dans le cadre du projet CONNECT’Iles, une palette de solutions fondées sur la nature pensées pour concilier préservation de la biodiversité et usages humains. Gestion de proximité auprès des plaisanciers, restauration participative des écosystèmes dégradés, mises en défens pour protéger les sites de nidification des oiseaux marins, science participative sur les tortues et le trait de côte, sensibilisation dans les établissements scolaires ; l’association multiplie les fronts. Mais au-delà des actions de terrain, c’est une vraie philosophie que défend l’association. 

« L’innovation ne se résume pas uniquement au développement de nouvelles technologies. Les solutions fondées sur la nature sont elles aussi innovantes lorsqu’elles proposent de nouvelles façons de répondre à des enjeux environnementaux tout en améliorant le bien-être des populations. […] À Gardiens Des Iles nous ne parlons pas que de Solutions basées sur la Nature mais nous défendons les Solutions basées sur les Gens ! » – Malik Oedin et Nathanaël Ambroise, Gardiens Des Îles 

Une philosophie qui n’exclut pourtant pas la haute technologie. En 2025, Gardiens Des Îles a porté la voix du Pacifique jusqu’à VivaTech à Paris, grâce au Pacific Tech Village. L’association y a présenté SMIS (Smart Management of Invasive Species), un projet en cours de développement en Nouvelle-Calédonie qui combine intelligence artificiellecaméras intelligentes et pièges connectés pour détecter, surveiller et contrôler les espèces exotiques envahissantes en temps réel. Un projet conçu dans le Pacifique mais pensé pour un déploiement mondial, qui a depuis décroché la troisième place du Tech for SustainabilityHackathon organisé par l’Ambassade de France, Campus France, le CNRS et l’Université d’Adélaïde, après avoir déjà été finaliste de l’Eramet Biodiversity Challenge. 

« Notre ambition n’est pas d’opposer technologie et solutions fondées sur la nature, mais au contraire de les combiner afin de rendre les actions de conservation plus efficaces, plus participatives et plus facilement réplicables dans d’autres territoires du Pacifique. » – Malik Oedin et Nathanaël Ambroise, Gardiens Des Îles 

Reste que grandir n’est jamais simple pour une association portée par des bénévoles. Le principal frein identifié n’est d’ailleurs pas financier, ou du moins, pas seulement. 

« Le principal défi est aujourd’hui le manque de ressources humaines qualifiées. Les solutions fondées sur la nature nécessitent des compétences interdisciplinaires mêlant écologie, sciences sociales, animation territoriale, gestion de projet et concertation. » – Malik Oedin et Nathanaël Ambroise, Gardiens Des Îles 

Pour y répondre, l’association planche depuis plusieurs mois sur un projet tout nouveau dans la région, celui d’un Centre des Solutions fondées sur la Nature et des Savoirs locaux, dont l’ambition est de former les futurs jeunes leaders du Pacifique à la conservation de la biodiversité et à l’adaptation au changement climatique. Un premier chantier est déjà fléché, avec la restauration écologique des plages publiques dans le cadre du projet Plages de l’Espoir 2026-2029. Selon l’association, ce centre serait le premier du genre dans tout le Pacifique. 

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Combiner plutôt qu’opposer 

De la Botabox d’Arbotech aux pièges connectés de SMIS, un même fil rouge se dessine : l’avenir des solutions fondées sur la nature ne repose pas dans l’opposition entre low-tech et high-tech, mais dans leur hybridation. L’intelligence artificielle peut accélérer la détection d’une espèce envahissante ou cartographier une canopée en péril, mais elle ne remplacera jamais la connaissance fine d’un jardinier, ni la présence quotidienne de bénévoles sur un îlot. 

Les défis, eux, restent nombreux… Financer ces projets sur le long terme, souvent nécessaire pour que les bénéfices écologiques se matérialisent ; former une nouvelle génération de professionnels aux compétences interdisciplinaires qu’exigent ces approches ; et surtout, réussir à changer d’échelle sans perdre l’ancrage local qui fait leur force. Et c’est justement l’ambition affichée par le futur Centre des Solutions fondées sur la Nature et des Savoirs locaux porté par Gardiens Des Îles en faisant de la Nouvelle-Calédonie un pôle de formation et de diffusion de ces savoir-faire à l’échelle du Pacifique. 

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Comprendre pour mieux innover 

Innover ne signifie plus forcément ajouter de la technologie à un problème ; c’est parfois d’abord, prendre le temps de comprendre ce que la nature fait déjà très bien, pour ensuite l’accompagner, l’accélérer ou le rendre mesurable. La Nouvelle-Calédonie prouve d’ailleurs à son échelle que la meilleure innovation peut être celle qui s’inspire de ce qui pousse, vole ou nage juste sous nos yeux. 

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