On manque de talents et de compétences numériques !”. 

Combien de fois avons-nous pu entendre ce constat lapidaire émis par les entreprises du Caillou ? En effet, la filière numérique calédonienne représente(rait) aujourd’hui plus de 210 entreprises actives, quelque 1 850 emplois et près de 58 milliards de francs CFP de chiffre d’affaires, avec une croissance annuelle de 6,3 % ces dernières années, selon les données partagées par le gouvernement de Nouvelle-Calédonie. 

Il s’agit là d’un secteur dynamique, dont le cluster OPEN NC qui fédère près de 100 entreprises est l’un des étendards, et qui ambitionne (depuis trop longtemps ?) de faire du Caillou un hub numérique en Océanie. Pourtant, derrière ces chiffres encourageants se pose une question de fond : l’offre de formation supérieure en Nouvelle-Calédonie est-elle réellement adaptée et suffisante pour alimenter le développement de l’économie calédonienne et la transformation numérique de ses organisations ?

__

Un écosystème de formation qui s’étoffe progressivement

Oui, la Nouvelle-Calédonie dispose d’un socle de formations post-baccalauréat dans le domaine du numérique qui, si elles restent peu nombreuses à l’échelle du territoire, présentent néanmoins des profils complémentaires. 

Premier acteur incontournable, l’Université de la Nouvelle-Calédonie propose, via son IUT, le Bachelor Universitaire de Technologie Métiers du Multimédia et de l’Internet (BUT MMI). Accessible après le baccalauréat, ce diplôme Bac+3 en trois ans combine 2 000 heures de cours avec 600 heures dédiées aux projets professionnels. Ce qui distingue cette formation de ses équivalentes métropolitaines, c’est son fort ancrage territorial : 30 % des enseignements sont adaptés aux réalités calédoniennes et 30 % des intervenants sont des professionnels locaux, garantissant une pédagogie « connectée » aux besoins du marché. Le BUT MMI propose deux parcours, l’un orienté communication numérique, l’autre développement web et applications, avec la possibilité d’intégrer l’alternance dès la troisième année. Et pourtant, ses promotions ont parfois du mal à séduire les étudiants, comme nous l’avait confié, à regret, Gilles Taladoire avant son départ (mérité) à la retraite… 

formation numérique
L’IUT de l’ © UNC, une solution pour se former aux métiers du numérique en NC

Du côté des écoles privées, L’École du Design s’impose, depuis sa création en 2019, comme un acteur central de la formation aux métiers du design numérique à Nouméa. Elle propose quatre cursus diplômants : un Bac+2 Infographiste Designer Web (niveau équivalent BTS, disponible en alternance), un Bachelor Bac+3 Designer Graphique et Web, un Bachelor Community Manager Bac+3 Parcours diplômant en ligne (via le FIAF). En parallèle, bonne nouvelle, un Master Manager de Projets Numériques et Stratégie digitale Bac+5 sera disponible dès la rentrée 2027. Partenaire de Formagraph Design, l’établissement est titulaire de l’agrément CFA, ce qui lui permet de proposer ses formations en alternance. Ses cursus sont également éligibles aux financements du FIAF et de la DTE(NC), un levier important pour faciliter l’accès aux étudiants calédoniens. Marie Line Mercier, la directrice de l’établissement, confie néanmoins :

« Les coûts de formation restent un frein ; l’alternance est une opportunité pour les Calédoniens de se former, tout en acquérant une expérience professionnelle solide. A l’École du Design, nous sommes à plus de 75% d’emploi dans les trois mois qui suivent la formation et avec notre Master Manager de projets numériques et stratégie digitale nous souhaitons proposer une filière complète accessible en alternance et formation continue dès 2027. » – Marie Line Mercier, expérience formation

Le CFA de la CCI de Nouvelle-Calédonie complète ce tableau avec une approche résolument tournée vers l’insertion professionnelle rapide. Dès 2019, en partenariat avec le réseau Simplon.co et sous label Grande École du Numérique, il lançait deux formations en alternance : un titre de technicien helpdesk (niveau Bac) et un titre de développeur web-logiciel (niveau Bac+2). En 2024, un équivalent BTS Technicien Supérieur Systèmes et Réseaux mais fermait son DW faute d’entreprises d’accueil et de candidats. Pour la rentrée 2026, l’offre s’est considérablement enrichie avec l’évolution du TAI vers le TIP (Technicien Informatique de Proximité), titre de niveau Bac qui affiche un taux de réussite de 86 %sur sa dernière promotion, et l’AIS (Administrateur d’Infrastructures Sécurisées), titre de niveau Bac+3 ouvrant la voie aux métiers de l’administration réseau, du cloud et de la cybersécurité. A l’horizon 2028, l’ouverture d’un Bachelor Cybersécurité en partenariat avec l’École 2600 dans le cadre de l’AMI CMA France 2030 est prevue. 

« Il existe encore de nombreux freins pour répondre à la demande, parmi lesquels un vivier de candidats avec de l’appétence et des aptitudes pour les métiers du numérique. Les liens entre les établissements scolaires et de formation ne se font pas toujours au détriment des jeunes diplômés qui pourraient monter en compétences. » – David Leclerc, Responsable des Écoles CFA et EGC à la CCI NC

Bref, ça bouge à toutes les échelles mais il reste de nombreux freins à lever… 

Promo 2020 fête son diplôme © CCI NC

__

Un marché sous tension : quand la demande surpasse (largement) l’offre

Malgré ces initiatives, aussi coûteuses que courageuses pour former la jeunesse, le secteur du numérique calédonien souffre d’un déséquilibre structurel entre ses besoins en compétences et les diplômés formés sur le territoire. Un chiffre illustre à lui seul la pression exercée sur l’écosystème : lors du lancement des premières formations numériques du CFA de la CCI en 2019, plus de 40 entreprises s’étaient portées candidates pour accueillir seulement 30 alternants ! Un ratio révélateur qui démontre que le vivier de talents formés localement ne suffit pas à satisfaire les appétits des employeurs. Hatem Bellagi, ancien président d’OPEN NC, résumait alors sans détour l’enjeu : « Il existe une marge de progression énorme, et dans une région qui est pauvre en technologie, on peut être les meilleurs. »

Au-delà des volumes, c’est la profondeur des spécialisations qui pose problème. Si la Nouvelle-Calédonie dispose de formations solides en communication numérique, webdesign et développement web, elle accuse un retard préoccupant sur des domaines en forte croissance mondiale : la cybersécurité, la data et l’intelligence artificielle, le cloud computingou encore le DevOps.

« Nous sommes en lien avec les services de l’emploi mais l’identification des profils reste complexe. Les entreprises sont globalement toujours prêtes à former leurs futurs collaborateurs notamment par alternance mais priorisent les profils ayant déjà des compétences avérées pour optimiser leur intégration. Il faut parfois prendre des risques et miser sur le développement des compétences pour accompagner des talents. » – David Leclerc, au contact des entreprises

formation numérique
L’alternance, une solution adéquate pour les entreprises © CCI NC

L’arrivée de la formation AIS du CFA CCI en 2026 constitue une première réponse sur le terrain de la sécurité informatique mais la filière reste la seule du genre sur le territoire pour ce créneau. Par ailleurs, il n’existe à ce jour aucune filière d’ingénierie informatique de niveau Bac+5 proposée localement : les étudiants calédoniens souhaitant atteindre ce niveau d’expertise sont contraints de partir en métropole ou en Australie pour poursuivre leurs études, sans garantie de retour. Cette fuite des cerveaux représente une perte sèche pour un territoire qui investit dans leur formation initiale, avant de les voir s’établir (souvent durablement) ailleurs. La crise économique traversée par la Nouvelle-Calédonie depuis 2024 amplifie encore cette fragilité : certaines entreprises ont réduit leurs capacités d’accueil d’alternants, mettant sous pression un modèle pédagogique pourtant plébiscité par les professionnels.

« Pour lutter contre cette fuite des cerveaux, il faut maintenir l’offre actuelle et la développer pour offrir une diversité de parcours et de montée de filière comme nous le faisons à la CCI. En accompagnant des apprenants sur des niveaux de bac à bac+3, les entreprises forment un vivier répondant à une partie de leurs besoins et fidélisent avant un départ pour un master. Le retour s’en trouve facilité. Le niveau bac+5 est plus difficile à déployer en NC car souvent plus pointu et concerne donc moins d’apprenants. Les exigences de déploiement d’un bac+5 entraîne des questions d’équilibre budgétaire et de compétences pour former les futurs diplômés.” – David Leclerc, en lutte contre l’évasion… des talents

formation numérique
Revenir à la maison © Outre-mer la 1ère

__

Des leviers concrets pour réduire le fossé

Face à ces constats, plusieurs pistes se dessinent pour renforcer l’adéquation entre formation et marché. La première, et sans doute la plus éprouvée, passe par un développement encore plus affirmé de l’alternance. Le modèle a fait ses preuves : 86 % de réussite aux formations techniques du CFA CCI et des entreprises qui y voient un moyen efficace de former des profils sur mesure. 

Encourager davantage d’établissements à obtenir l’agrément CFA – comme L’École du Design l’a déjà fait – et inciter les entreprises à multiplier les postes ouverts constitue un levier accessible, dans un contexte où les dispositifs de financement tels que le FIAF ou les aides de la DTE restent mobilisables. L’alternance présente aussi l’avantage de créer un lien fort entre le jeune et l’entreprise, réduisant mécaniquement le risque de départ vers la métropole à l’issue du diplôme.

« L’alternance est une opportunité de former des compétences répondant aux besoins des entreprises en local avec des compétences constamment actualisées : c’est un tremplin vers l’emploi mais, malheureusement ce dispositif reste fragile dans un contexte économique incertain, notamment avec un manque de visibilité sur les budgets alternance du gouvernement qui sont votés chaque année tardivement. » – Marie Line Mercier

La deuxième piste est celle de la spécialisation ciblée. Le label Grande École du Numérique, déjà activé par le CFA CCI, offre un mécanisme de financement d’amorçage qui pourrait faciliter la création de nouvelles formations dans les domaines sous-représentés. La data, l’intelligence artificielle et le développement cloud sont des spécialisations pour lesquelles la demande des entreprises calédoniennes va s’accélérer dans les prochaines années. Anticiper cette demande par des formations courtes et certifiantes, adossées à des partenariats avec des acteurs métropolitains ou australiens comme le CNAM ou Simplon.co, permettrait d’enrichir rapidement l’offre sans créer des cursus lourds ex nihilo. 

Enfin, la question de la mutualisation régionale mérite d’être posée sérieusement. La Nouvelle-Calédonie n’est pas la seule collectivité du Pacifique à faire face à ce manque de talents numériques : la Polynésie française ou d’autres États insulaires partagent des problématiques similaires. Construire des ponts pédagogiques entre ces territoires – diplômes en co-accréditation, échanges d’intervenants, plateformes d’enseignement à distance… – permettrait de mutualiser les ressources et de rendre accessibles localement des formations qu’aucun territoire ne peut financer seul. 

Il appartient désormais aux acteurs de la formation de s’emparer pleinement de ces outils, en faisant du Caillou un centre de référence pour la formation numérique dans le Pacifique Sud.

__

Affaire(s) à suivre… 

La Nouvelle-Calédonie a posé des jalons sérieux dans la formation postbac aux métiers du numérique. La prochaine étape est peut-être la plus décisive : passer d’un écosystème qui rattrape son retard à un territoire capable d’anticiper les besoins de demain et de retenir les talents qu’il forme. Car la transformation numérique du territoire a besoin de talents pour son « leapfrog » !

__