Fin juin 2026, un jeune Américain de 20 ans débarque dans les rues du Marais, à Paris, téléphone à la main. Il s’appelle Braden Peters, plus connu sous le pseudo « Clavicular » et vient tester en direct, sur la plateforme Kick, ses techniques de séduction. Malheureusement pour lui, il n’a pas vraiment obtenu le succès qu’il espérait… Les passantes l’ignorent, certaines lui balancent qu’elles n’ont « pas le temps », d’autres le remballent sans vergogne. Vexé, Clavicular explique en direct que ces femmes doivent être lesbiennes, avant de qualifier la France de pays à la « qualité de vie de merde ». Les extraits deviennent viraux, les moqueries pleuvent et la classe politique française s’en mêle.
L’anecdote pourrait passer pour un simple fait divers people. Elle est en réalité la partie émergée d’un écosystème numérique bien plus vaste, structuré et rentable : la « manosphère ». Et ce système ne s’arrête pas aux portes de l’Hexagone…

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Un écosystème désastreux
Clavicular n’est pas un cas isolé. Il s’est fait connaître dès 2025 sur TikTok et Kick pour ses vidéos de « looksmaxxing », une pratique qui consiste à optimiser à l’extrême son apparence physique pour plaire aux femmes (sport, chirurgie, mais aussi techniques bien plus radicales). Des commentateurs lui reprochent de promouvoir des pratiques dangereuses, entre coups portés sur son propre visage pour en modifier la structure osseuse (le « bonesmashing »), prise de stéroïdes anabolisants, voire usage de méthamphétamine comme coupe-faim. Depuis 2025, il a aussi construit un business de coaching payant. En janvier 2026, une vidéo virale le montre en train de chanter « Heil Hitler » dans un club de Miami aux côtés d’autres figures bien connues de la « manosphère » telles que Andrew Tate, Nick Fuentes, Myron Gaines et Sneako. Justement, Andrew Tate est redevenu une actualité brûlante cet été. Son frère Tristan et lui ont été arrêtés le 18 juillet 2026 à Miami, sur demande d’extradition du Royaume-Uni, où ils font face à 21 chefs d’accusation pour viol, agression et traite d’êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle, concernant des faits allégués entre 2010 et 2017. Les deux frères, déjà poursuivis en Roumanie depuis 2022 pour trafic d’êtres humains, contestent leur extradition et clament leur innocence. La procédure est toujours en cours. Car oui, ces figures ne sont pas que des personnages numériques et leur discours a des conséquences, souvent judiciaires…

Ce nom de « manosphère » désigne un ensemble hétéroclite de communautés en ligne (« incels », aka les célibataires involontaires ; activistes des droits des hommes ; adeptes du « pick-up », la drague codifiée ; pratiquants du « looksmaxxing ») qui partagent l’idée commune que les hommes seraient des victimes de la société contemporaine. En France, la scène est incarnée par des figures comme Alex Hitchens ou Stéphane Édouard, dont les vidéos YouTube les plus vues plafonnent tout de même à 1,5 million de vues. Après avoir été banni de TikTok, Alex Hitchens a ouvert une cagnotte de 50 000 euros pour récompenser les internautes qui continueraient à relayer son contenu ailleurs… Cet univers a d’ailleurs développé son propre vocabulaire, aujourd’hui largement diffusé au-delà de ses cercles d’origine : le « redpill » (l’idée d’avoir « ouvert les yeux » sur une société qui favoriserait les femmes), le « mogging » (affirmer sa domination physique sur un autre homme) ou encore le « LDAR » (« Lay Down And Rot », soit l’abandon nihiliste de toute tentative d’amélioration personnelle). Dans les franges les plus radicales, des expressions font l’apologie de violences réelles, en référence à des tueries commises au nom de cette idéologie.

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Une mécanique bien huilée
Si ces contenus se propagent aussi vite, ce n’est pas un hasard. Une étude de 2024 de la Dublin City University Anti-Bullying Centre a montré qu’il suffit de 26 minutes à un nouvel utilisateur pour se voir suggérer du contenu masculiniste sur TikTok ou YouTube Shorts. En cause, des systèmes de recommandation conçus pour privilégier les contenus qui génèrent le plus de réactions. Plus un contenu choque, plus il circule… C’est aussi ce que confirme le créateur de contenu Kingtäz, qui produit des vidéos humoristiques et parodiques sur le territoire depuis une dizaine d’années !
« Ça a toujours été le cas, sauf qu’avant les précurseurs de ce genre de choses n’étaient pas autant suivis et restaient assez rares. Je dirais que c’est depuis l’arrivée de TikTok que tout ça s’est démocratisé. On est dans une ère où faire des vues et des likes à tout prix c’est l’objectif de beaucoup de gens pour exister, quitte à faire du contenu copié trait pour trait sur d’autres, ou du contenu qui choquera suffisamment pour se démarquer et faire parler de lui. Même en se faisant critiquer, tant que ça fait des vues et des likes, certains se contentent de ça pour se sentir valorisés. » – Kingtäz, influenceur malgré lui
Derrière la provocation, il y a surtout un modèle économique. Les créateurs masculinistes vivent d’abonnements, de formations payantes et de communautés fermées où le discours peut se radicaliser plus librement qu’en public. À l’échelle mondiale, le marché du « coaching » (dont une partie significative relève de ce type de contenus) était valorisé à 6,25 milliards de dollars en 2024, avec une progression attendue à 7,3 milliards en 2025. Le produit vendu n’est pas tant la masculinité que le sentiment, savamment entretenu, de ne jamais être tout à fait à la hauteur.
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Les adolescents en première ligne
Cette mécanique cible en priorité un public jeune, encore en construction identitaire et pour cause. Des travaux menés par l’organisation Equimundo montrent que de nombreux jeunes hommes américains disent n’avoir aucun ami proche et que plus de 40 % d’entre eux déclarent faire confiance à des figures comme Andrew Tate ou Jordan Peterson. Une étude du University College London portant sur le cerveau adolescent va dans le même sens : en pleine recherche identitaire, très sensible au statut social et en quête d’acceptation, l’adolescent post-pubère est particulièrement réceptif à ce type de discours, qui lui promet des réponses simples à des questions bien réelles (solitude, rejet, sentiment d’échec). C’est cette vulnérabilité qu’a mise en scène la série Netflix Adolescence, vue par des dizaines de millions de foyers début 2026, qui raconte comment un adolescent bascule après avoir été exposé à ce type de contenus. D’après le baromètre numérique 2026, en France, 90% des 13-17 ans utilisent régulièrement les réseaux sociaux, pour près de trois heures par jour en moyenne. Un rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes établit un lien direct entre l’intensité de cet usage, en particulier sur TikTok et X, et l’adhésion aux idées masculinistes chez les jeunes. Le rapport pointe aussi l’apparition, jusque dans les salles de classe, d’un vocabulaire directement importé des réseaux, comme le « bodycount » (comptage des partenaires sexuels d’une personne), utilisé pour humilier des jeunes filles.
En Nouvelle-Calédonie, aucune étude ne porte encore spécifiquement sur l’exposition des jeunes aux contenus masculinistes. Mais le terrain est tout de même comparable. En effet, trois jeunes Calédoniens sur quatre passent au moins deux heures par jour devant un écran et le territoire a fait savoir qu’il souhaitait appliquer l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, votée au niveau national, dont l’entrée en vigueur est prévue au 1er septembre 2026 pour les nouveaux comptes. Kingtäz nous confirme n’avoir « pas vraiment » remarqué, dans les commentaires de ses propres vidéos, de vocabulaire directement issu de cette mouvance, mais précise que sa page applique une modération stricte. Sur l’ampleur du phénomène localement, il se montre pour l’instant rassurant, tout en pointant une évolution rapide.
« Les jeunes ici ont plus de valeurs humaines que dans les grandes métropoles en général […] on est un peu un grand village. Par contre la mouvance évolue très vite pour ressembler aux grandes métropoles, notamment à la France. Il n’y a qu’à voir la tendance des jeunes d’ici à dire « Wesh » à tout va comme en France, alors qu’avant on avait davantage nos propres expressions, ce qui faisait notre particularité. Donc forcément ça va finir par arriver ici comme tout le reste. » – Kingtäz, réaliste sur l’ampleur des réseaux sociaux
Sur le rôle de l’humour, qu’il pratique lui-même, il reconnaît une ambivalence.
« En parler c’est en faire la promotion, même si c’est pour s’en moquer ouvertement (et sans pincettes) ou bien justement le fait de s’en moquer de la meilleure façon possible pourrait faire en sorte que ceux qui font ce genre de contenus se rendent compte qu’ils sont ridicules et qu’ils feraient mieux d’arrêter. » – Kingtäz, un mot pour les masculinistes
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Un phénomène qui dépasse les frontières
Face à cette expansion, les pouvoirs publics commencent à réagir. Le 24 juin 2026, la délégation aux droits des femmes du Sénat a publié un rapport très attendu, intitulé « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes », fruit de l’audition d’une centaine de personnes. Ce rapport constate que le masculinisme n’est plus un bruit de fond marginal, mais un phénomène structuré, transnational et lucratif pour certains de ses influenceurs. Parmi les pistes portées par le rapport : faire entrer les contenus masculinistes dans l’analyse des risques systémiques prévue par le règlement européen sur les services numériques (DSA) et surtout s’attaquer directement au modèle économique de ces contenus en portant, au niveau européen, une stratégie de démonétisation des publications sexistes, misogynes et masculinistes, pour les priver de revenus publicitaires. Le texte réaffirme également le soutien des sénatrices à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans.
Reste que ces mesures, encore à l’état de recommandations, se heurtent à un phénomène par nature mouvant… Même bannis d’une plateforme, les créateurs masculinistes migrent vers une autre ou vers des espaces privés plus difficiles à réguler, comme l’a démontré Alex Hitchens avec sa cagnotte anti-bannissement. Et l’exemple australien, précurseur mondial en la matière avec son interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans entrée en vigueur en décembre 2025, invite d’ailleurs à la prudence. En effet, une étude publiée fin juin 2026 dans le British Medical Journal montre que 85% des 12-15 ans interrogés utilisaient toujours les réseaux sociaux trois mois après l’entrée en vigueur du texte, principalement via leurs propres comptes. Un bilan qui n’invalide pas la démarche pour autant, mais qui invite à se demander si une interdiction seule, suffit à endiguer l’exposition des plus jeunes ?
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Quel est l’avenir du masculinisme ?
L’échec de la drague de Clavicular à Paris a fait sourire une partie d’Internet. Mais derrière ce bad buzz, un système bien plus vaste continue de tourner… Des algorithmes qui récompensent la provocation, un modèle économique qui monétise l’insécurité masculine, une justice qui commence tout juste à s’en mêler et des adolescents en première ligne de cette exposition.
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