Il y a un peu plus d’un mois, NeoTech titrait “Stripe, e-paiments, concurrence : sur le Caillou, on attend encore !”. Il y a dix jours, nous avions rencontré les frères Thomas qui lançaient Mobupay, une solution de paiement(s) née, littéralement, de la nécessité (et d’une frustration certaine). Le 27 août, c’est donc une thématique déjà bien “chaude” qui s’installait dans l’Amphithéâtre 80 de l’UNC pour les premières “Assises FinTech de Nouvelle-Calédonie”. Entrepreneurs, banquiers, régulateurs, institutionnels… : tout ce (grand) monde s’est retrouvé dans la même pièce, pour la seconde fois, avec l’accord tacite de ne pas tourner autour du pot.
Cet événement, que les Calédoniens attendaient depuis un moment, était co-organisé par la FEINC, OPEN NC et la French Tech NC, avec le soutien de la Fédération Bancaire Française, et fut animé par Marie-Madeleine Lequatre. Après un mot d’intro de M. Benoist, deux enquêtes menées par les étudiants BUT GEA 2026 de l’IUT NC, parrainés par la BNC, ont ouvert le bal avec des données chiffrées. L’occasion de rappeler, avec chiffres à l’appui, que les usages étaient en attente de solutions.

On est (encore) loin du compte (en banque)
Intervenants : Romain Chavigny (ShopNC), Olivier Dabout (Biifor), Nolann Charles (Hivy / PLAYR), Auxence Thomas (NeedEat / Mobupay)
Et pour lancer les hostilités, qui de mieux que des entrepreneurs, fiers représentants de notre « FinTech » locale – dont nous n’avons d’ailleurs pas à rougir… – qui, en moins d’une heure, ont pu cartographier six principaux freins au développement des différents paiements en ligne.
Encaisser pour le compte de tiers – cantonnement de fonds, split payment, abonnements… : sans infrastructure conforme, une marketplace ne peut légalement toucher l’argent de ses vendeurs avant de le redistribuer. Une problématique au quotidien que Romain Chavigny, gérant de ShopNC depuis quatorze ans, a confirmé en live ;
Les échecs de paiement – la généralisation du 3D Secure par SMS a transformé l’acte d’achat en parcours du combattant ; et Auxence Thomas, co-fondateur de NeedEat et de Mobupay, en a d’ailleurs mesuré le coût « IRL » quand l’ACPR avait contraint Stripe à fermer ses comptes dans les collectivités du Pacifique faute d’agrément : NeedEat avait alors perdu toutes ses cartes enregistrées du jour au lendemain et le taux d’échec de paiement était remonté à 60 %.
« En juillet 2023, on a perdu 20 % de nos ventes, nettes et sèches, qu’on ne retrouvera probablement jamais. On a failli perdre la boîte. » – Cyriaque, clair et net.

Les devises et l’accès aux marchés extérieurs – une carte australienne ou une carte de néobanque française qui ne passe pas, un touriste qui ne peut pas payer sa recharge, un support client mobilisé sur des facteurs qu’on ne maîtrise pas… Nolann Charles, co-fondateur de Hivy et de PLAYR, qu’on avait rencontré il y a quelques mois, rencontre ces difficultés sur son application de recharge pour véhicules électriques, adossée à la solution locale Epay. La même équipe de développeurs a sorti depuis quelques mois une nouvelle solution, PLAYR, qui utilise cette fois Stripe… après avoir dû créer une structure en France : montage coûteux, chronophage, mais malheureusement assez répandu sur le Caillou.
« On est clairement dans la schizophrénie : on veut rester 100 % local, mais si on n’a plus de solutions, la survie de la société passera par une fuite de siège social. » – Nolan, début de schizo annoncée.
Les standards devenus la norme ailleurs – Apple Pay, Google Pay, cartes virtuelles, virement instantané : sur PLAYR, les deux wallets représentent déjà 50 % des transactions. La demande est là. L’offre locale se lance à peine… mais quel combat !
L’ouverture bancaire : des API prévues mais… indisponibles – La DSP2, directive européenne sur les services de paiement, transposée en droit français depuis 2017 et pleinement applicable en Nouvelle-Calédonie via le Code monétaire et financier, était censée ouvrir les comptes bancaires aux logiciels tiers, en consultation et en initiation de paiement notamment. Olivier Dabout, co-fondateur de Biifor, qu’on avait interviewé il y a quelques mois, est rapidement revenu sur la question : trois banques sur quatre ont ouvert des API de consultation (dont deux ne sont pas totalement stables) mais aucune n’a encore implémenté l’initiation de paiement, alors… ses clients doivent toujours quitter leur logiciel de gestion, se connecter à l’application de leur banque et ressaisir leurs virements à la main, alors qu’un simple clic devrait suffire à initier le paiement. L’entrepreneur a également confirmé :
« Notre promesse de valeur s’effondre quand l’API coupe pendant plusieurs semaines. » – Olivier Dabout, Non happy-Fintecher !
Biifor a mis en place des solutions de contournement, moins automatisées mais fonctionnelles, tout en portant un sujet plus large :
« Nous ne demandons pas une faveur, nous demandons simplement que le cadre juridique qui existe depuis 2018 puisse produire ses pleins effets pour les entreprises calédoniennes. » – Olivier, Biifor after.
Le coût, en transversal – Pas vraiment une sixième famille à part entière mais plutôt la facture récapitulative de toutes les autres… 14 % des entreprises répondantes dépassaient 100 000 francs de surcoût mensuel… juste pour contourner ce que la loi était censée résoudre.
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Parole aux banques !
Intervenants : Ismail Zitouni (FBF / Société Générale), Ndatté Seydi (CSB), Ralph Lentchitzky / Sébastien Puravet (OSB – Océanienne de Services Business, en visio depuis la Polynésie française), Fabrice Dufresne (IEOM NC & W&F), Olivier Loisel (BeBunk), Thomas de Deckker (OPT NC)
Après l’évocation de ces quelques « broutilles techniques », les acteurs bancaires et institutionnels ont pris le micro avec, globalement, deux attitudes : une honnêteté affichée sur les contraintes mentionnées et une bonne volonté apparente sur les pistes à suivre avec un dosage variable selon les intervenants. Résumons synthétiquement la position de chacun(e) :
Fabrice Dufresne (IEOM) n’a pas cherché à enjoliver : les collectivités du Pacifique ne bénéficient pas du passeport européen. Stripe et Revolut opéraient sans agrément et l’ACPR les a donc contraints à se retirer dernièrement. Une demande d’extension avait bien été transmise au niveau ministériel mais modifier le code monétaire français prend du temps ; dans ce contexte contraint, L’IEOM n’est qu’un relais, pas un décideur.
Ndatté Seydi (CSB) a présenté les réalisations de « son » opérateur historique : une solution marketplace codéveloppée avec l’OSB polynésienne sur Lyra/IPC, QR code, paiement récurrent, envoi de lien de paiement pour les artisans sans boutique en ligne… Du neuf donc et, quant à la conversion dynamique de devises, le ton s’est fait plus prudent : le coût reste rédhibitoire même en mutualisant les volumes avec l’OSB. Horizon envisagé / espéré (?) : 2027.
Ralph Lentchitzky et Sébastien Puravet (OSB), en visio depuis Papeete, les deux hommes ont confirmé la logique de mutualisation « NC x Polynésie », la seule qui permette d’atteindre des volumes à peu près crédibles auprès des prestataires internationaux. Car c’est bien souvent la taille critique des marchés qui revient comme justification, à tort ou à raison ?
Thomas de Deckker (OPT NC) a, pour sa part, partagé les dessous d’un chantier colossal : 2,1 milliards de francs pacifique investis sur trois ans pour remplacer un système d’information vieux de 44 ans, au service de 110 000 clients, dont 16 000 seulement utilisaient la banque en ligne. L’occasion de rappeler que l’OPT bouge mais qu’un éléphant, ça pèse lourd ! Traduction : patience.
Ismail Zitouni, président de la Fédération Bancaire Française, a mis les chiffres sur la table : entre 60 et 70 % des budgets projets partent en conformité réglementaire, le système bancaire calédonien affiche moins 5 milliards de résultat net en 2024 et a perdu 10 milliards de chiffre d’affaires en trois ans. Pas vraiment l’environnement idéal pour prendre des risques. Sa proposition est donc restée pragmatique : « Il ne faut pas être vendeurs de rêves ! ». Autrement dit, cibler un ou deux sujets concrets et avancer… sans promettre la lune.
Olivier Loisel (BeBunk), Directeur des opérations, incarnait une troisième voie. BeBunk est agent d’un établissement de paiement métropolitain régulé qui raisonne à l’échelle pacifique, « soit 550 000 habitants, et pas 200 000« , ce qui change un peu les équations… Son plaidoyer pour une structure commune – banques, CSB et investisseurs locaux – a résonné dans la salle :
« Pourquoi ne pas imaginer une nouvelle structure pour trouver des solutions en commun, éviter de travailler chacun de son côté et faire venir de nouveaux acteurs ? » – Olivier Loisel, visionnaire ?
Osé mais clairvoyant ?


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Six mois pour inverser la tendance
Xavier Benoist, président de la FEINC, a finalement pris la parole en toute fin de matinée pour formuler ce que beaucoup pensent sans doute tout bas :
« L’objectif, ce n’est pas de se retrouver dans trois ans à (re)(re)faire les mêmes débats. On a un enjeu d’attractivité du territoire pour les touristes qui ne peuvent pas utiliser leur carte bleue, pour les entreprises qui cherchent des solutions… C’est dans les six mois qui viennent qu’il faut qu’on inverse la tendance. » – Xavier Benoist, mode semestre.
À l’horizon : le Sommet Outremer du 1er octobre à la Banque de France à Paris, et un sommet calédonien annoncé pour le premier semestre 2027.
Et puis Marie-Madeleine Lequatre a conclu sans ambiguïté : « Il ne s’agit pas de se retrouver dans trois ans pour de nouvelles Assises sans avoir avancé de manière très concrète. ». Une prochaine rencontre a été actée d’ici fin septembre ou début octobre, pour prioriser les sujets et formaliser une feuille de route opérationnelle supposément réaliste, lucide, engageante pour chacun.
En toile de fond, un fait dont tout le monde a récemment entendu parler : Revolut vient d’obtenir son agrément auprès de l’ACPR. Aussi, si la néobanque choisissait de venir sur le Caillou, la pression extérieure serait sûrement plus rapide que la concertation…
Mais d’ores et déjà, Mobupay a prouvé qu’une solution locale peut naître sans attendre Paris. Les Assises ont montré que le dialogue institutionnel pouvait, lui aussi, s’enclencher (encore). Deux signaux différents, une même direction. Rendez-vous fin septembre ?
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