Tu veux lancer ta boutique en ligne sur le Caillou, intégrer Stripe pour encaisser tes clients, faire du paiement fractionné, proposer une expérience fluide à tes clients étrangers… Et là, un mur. Un mur réglementaire, discret mais bétonné qui n’existe nulle part ailleurs en France métropolitaine.

Bienvenue en Nouvelle-Calédonie, territoire sui generis où le e-commerce se heurte à un problème structurel : le manque d’alternatives en matière de paiement en ligne, faute d’un cadre juridique adapté. Et pourtant, en décembre 2025, quelque chose a (enfin) bougé. Retour sur un sujet épineux, un blocage structurel, et les pistes, réelles, pour s’en sortir.

__

C’est quoi le vrai problème ? (Spoiler : c’est le droit.)

En Europe, une fintech agréée dans un pays peut opérer partout dans l’Union grâce au « passeport européen », le mécanisme prévu par la directive DSP2 sur les services de paiement. C’est pour ça que Stripe, agréé comme établissement de monnaie électronique en Irlande, peut encaisser des paiements à Paris, Berlin ou Madrid sans devoir refaire toute la paperasse à chaque frontière. Pratique, non ?

Sauf qu’en Nouvelle-Calédonie, ce mécanisme ne s’applique pas. Le territoire n’est pas dans l’Union européenne, ne fait pas partie de la zone SEPA classique et les directives européennes, DSP2 y compris, n’y ont pas force de loi automatiquement. Résultat : pour opérer ici, un prestataire de paiement doit obtenir un agrément spécifique « territoire d’Outre-Mer ». Une procédure longue, coûteuse, et franchement peu attractive pour des boîtes qui regardent le Caillou et voient… 260 000 habitants. Franchement, vous seriez investisseur, vous fonceriez ?

Et ce n’est pas tout. Le franc pacifique (XPF), même arrimé à taux fixe à l’euro, reste une devise à part, avec ses propres circuits bancaires, ses taux de conversion et ses contraintes techniques. Pour les opérateurs calibrés zone euro, c’est une couche de complexité de trop.

__

EpayNC seul au monde…

e-paiement

Face à ce vide, la Calédonienne de Solutions Business (CSB) est le seul acteur à avoir relevé le défi avec EpayNC, sa solution de paiement en ligne développée avec le prestataire Lyra et sa solution PayZen. Une précision utile au passage : Lyra et Paybox, l’anncienne solution sur laquelle s’appuyait la CSB, sont deux sociétés distinctes et concurrentes. Paybox étant désormais la marque de Verifone. La CSB est passée de l’une à l’autre et le choix de Lyra n’est pas anodin.

« LYRA est une fintech française présente dans 3 continents (Europe, Amérique Latine, Asie) qui traite 20 milliards de paiements par an. La solution est retenue par de nombreuses banques françaises majeures : Banque Populaire, Caisse d’Épargne, Société Générale… » – Quelques précisions de la CSB.

Ces chiffres sont documentés dans le communiqué officiel de résultats de Lyra : plus de 20 milliards de paiements, 255 000+ sites e-commerce, présence confirmée en marque blanche chez les grandes banques françaises. Ce n’est pas un acteur de second rang et le problème n’est donc pas la qualité de la solution mais plutôt que c’est la seule disponible actuellement. Et la concurrence, c’est quand même ce qui fait avancer les choses, non ?

Revenons-en à EpayNC donc… Les limites identifiées par les acteurs du marché sont réelles, même si le tableau évolue. Côté marketplace, la CSB precise que “la solution est aujourd’hui disponible et certains clients sont d’ores et déjà en test”. Il faut voir ce que ça va donner dans les prochains mois…  

Côté mobile, EpayNC propose une intégration iOS et Android aux standards du marché, scan de carte par appareil photo inclus.

Côté multidevise : la solution affiche les prix en contre-valeur dans plusieurs devises dont le dollar australien. Mais le DCC complet, facturation réelle dans la devise du client, a un coût limitant et rédhibitoire :

« Le DCC complet, qui permet au client étranger de voir le prix non seulement affiché mais aussi débité dans sa propre devise, a un coût non négligeable. En effet le taux de change appliqué par les prestataires techniques peut aller jusqu’à 8 % ou plus par transaction. Ce surcoût est répercuté sur le client final. L’affichage en contre-valeur proposé par la CSB offre au client la lisibilité sur le montant dans sa devise au moment du paiement, sans lui imposer ce surcoût. » – CSB

e-paiement
La CSB, seul et unique acteur du e-paiement en Nouvelle-Calédonie ? © SECAL

Des améliorations continues sont également apportées au parcours d’achat global : refonte du back-office commerçant, nouvelles interfaces, liens de paiement revus, QR code disponible. La CSB semble faire au mieux, au regard des moyens, pour enterrer les vieux démons d’un événement qui remonte à trois ans déjà… 

En effet, en juin 2023, lors de la table ronde organisée à la Station N – qui avait des allures de ring de boxe, on ne va pas se mentir – les startuppers et entrepreneurs calédoniens l’ont dit sans détour :

« Nous, startups, avec de réelles velléités à l’international, des marchés déjà en conquête, nous ne pouvons pas entendre qu’il va falloir attendre. » – Pierre Hénaff, startupper (légèrement) désabusé.

Suite à nos échanges récents avec Pierre Hénaff, ce dernier a tenu à préciser et actualiser sa pensée :

« On a peut-être loupé le coche en passant de Paybox à Lyra sans vraiment écouter l’écosystème qui militait déjà pour l’arrivée de Stripe. Quand on propose juste un changement de fournisseurs sans combler les manques de services (réel multi-devises, marketplace…), tu ne peux créer que de la frustration et on a pu le voir lors de la table ronde de début 2023.« 

La DG de la CSB, Ndatté Seydi, avait à l’époque précisé la position de l’entreprise de manière transparente :

« Il n’y a pas de « monopole » de la CSB. Les acteurs sont libres de venir s’implanter s’ils le souhaitent, mais force est de constater que très peu le font au regard des contraintes économiques et techniques associées. De plus, il n’est pas économiquement viable pour la CSB de maintenir et faire évoluer en parallèle plusieurs solutions de paiement en ligne ; la taille du marché ne le permet pas. »

L’argument est recevable… mais il ne résout pas le manque d’alternatives ressenti par ceux qui veulent aller plus vite, plus loin. En dehors du « bac à sable »…

__

Revolut, Stripe : deux retraits mais deux histoires différentes

Il est utile de clarifier ce que l’on met exactement derrière les mots. Revolut, dont le départ des territoires du Pacifique a été annoncé fin 2025 pour une fermeture effective en février 2026, est avant tout un outil de gestion bancaire pour particuliers et professionnels : compte, carte, virement et ne propose pas de paiement en ligne à ce jour. Son retrait a néanmoins été un signal fort sur le blocage réglementaire et il impacte concrètement des milliers de Calédoniens mais il ne ferme pas directement un robinet de recettes pour les e-commerçants locaux. 

e-paiement

Stripe, c’est une autre histoire. La plateforme d’encaissement en ligne n’a jamais vraiment opéré en Nouvelle-Calédonie pour des histoires de conformité, là aussi. Pierre Hénaff, Directeur associé de One Shot, précise et raconte :

« Nées dans un contexte particulièrement favorable à l’essor des fintechs, Stripe et Revolut ont profité d’un environnement où les freins réglementaires restaient encore limités, laissant davantage de place à l’innovation et à l’expérimentation. Ce terreau fertile leur a permis de se développer rapidement et de s’imposer comme des alternatives crédibles aux acteurs historiques du paiement en ligne, à commencer par PayPal.

Pendant plusieurs années, les entreprises calédoniennes ont ainsi pu accéder à leurs services, soit directement, soit via des solutions pratiques tolérées par les équipes support.

Mais le durcissement progressif du cadre réglementaire, combiné aux limites du passeport européen dans les territoires français du Pacifique, a changé la donne. La Nouvelle-Calédonie ne faisant pas partie de l’Espace économique européen, ces acteurs ont progressivement restreint l’accès à leurs services, jusqu’à fermer la porte au territoire.

Une réouverture reste toutefois envisageable : des démarches réglementaires seraient en cours auprès de l’ACPR afin de permettre à ces acteurs d’opérer dans les territoires français non couverts par le cadre européen classique. Revolut pourrait être le premier à revenir, suivi de Stripe dans un second temps.

En attendant, une alternative existe déjà : Deblock, cofondée par un ancien de Revolut, est accessible dans les territoires français du Pacifique et se positionne notamment comme une réponse aux besoins des utilisateurs ultramarins privés de ces services. »

C’est dans ce contexte que Christopher Gygès, membre du gouvernement en charge de l’économie, a officiellement saisi le ministre de l’Économie et des Finances le 30 décembre 2025, pour demander une adaptation du cadre juridique national. Dans son courrier, il pointe que la situation « pénalise directement les consommateurs, les entrepreneurs, les jeunes et l’ensemble des acteurs du commerce en ligne et de l’économie numérique ». Aujourd’hui, la balle est dans le camp de Paris. Réponse en cours mais le temps de chargement est pire que sur votre ancienne mise à jour Windows… Modem style ! 

__

Pour le e-commerce local, frein à main enclenché

On ne va pas se cacher derrière son petit doigt. Le e-commerce calédonien est dans un contexte déjà tendu avec un recul du PIB estimé entre 10 et 15 % en 2024, la destruction de 8 134 emplois du privé (−12 %) selon l’IEOM, et une chute historique du climat des affaires, le tout sur fond de crise socio-politique qui ne donne pas vraiment envie de venir mettre des pièces dans la tirelire… Pourtant, dans ce tableau peu réjouissant et l’avenir de l’économie calédonienne, le commerce en ligne représente justement une des rares portes de sortie crédibles pour diversifier l’économie et réduire la dépendance au commerce physique.

Pourtant, sans possibilité de choisir son prestataire de paiement, difficile de faire décoller certains projets. Les startups qui ciblent l’export se heurtent aux limites du DCC. Les développeurs qui veulent intégrer Stripe dans leur app depuis une doc bien fournie et une communauté mondiale n’ont pas d’équivalent local. Et les consommateurs habitués aux expériences de paiement en un clic depuis d’autres plateformes perçoivent parfois une réelle différence même si la réglementation européenne de protection anti-fraude impose des standards qui expliquent en partie cette friction.

__

Alors, quelles solutions concrètes ?

Bonne nouvelle : ce n’est pas une fatalité et plusieurs pistes coexistent.

  • Modifier la loi nationale. Il ne s’agit pas de renégocier les traités européens (bonne chance) mais de faire évoluer le droit interne français pour étendre explicitement aux collectivités du Pacifique le bénéfice du passeport européen. C’est techniquement faisable, relativement rapide si la volonté politique suit. C’est le levier le plus structurant.
  • Continuer de faire monter EpayNC en gamme. Le partenariat CSB-Lyra avance : marketplace en test, QR code disponible, intégration mobile, back-office en refonte. La direction est bonne, l’enjeu c’est la vitesse d’exécution face aux attentes du marché. Gageons que les équipes sauront accélérer le mouvement. 
  • Capitaliser sur ce qui marche déjà, y compris le prélèvement COPS, l’équivalent local du prélèvement SEPA. Sur ce sujet, la CSB annonce avoir intégré le paiement COPS dans sa plateforme et les commerçants peuvent désormais proposer ce moyen de paiement en plus de la CB, ce qui est pertinent pour les marchands aux ventes récurrentes (type abonnements). Mais il n’est pas très utile pour l’achat de produits, l’export, les clients internationaux et dégrade le parcours d’achat qui travestit le célèbre « en un clic » en une douzaine… 
  • Miser sur des acteurs locaux alternatifs comme Mobupay (ex-Spirit). Ce projet, c’est le pari de trois frères calédoniens qui en avaient marre d’attendre. L’histoire commence avec NeedEat, la plateforme de livraison de repas calédonienne : Stripe coupe les abonnements NC, EpayNC ne sait pas gérer les flux marketplace et Cyriaque Thomas et ses frères, tous les trois associés, se retrouvent à redistribuer manuellement les paiements aux restaurants. Leur réponse ? Construire eux-mêmes la solution qui manque. Spirit remporte le prix DeepTech à la Tech for Good 2023 et la startup se rebaptise aujourd’hui Mobupay et propose(ra) trois offres : paiement e-commerce classique (plugins, API, liens de paiement), plateformes multi-marchands avec décomposition automatique des flux par vendeur et KYC intégré, et prélèvements récurrents. La structure juridique, elle aussi, est maligne : Mobupay opère en tant qu’Agent de Paiement agréé par l’ACPR (n° 753911), adossé à eZyness, filiale à 100 % de La Banque Postale… et donc pas d’agrément Outre-Mer à obtenir. Le bémol du moment : le site affiche la mention « Bientôt disponible », ce qui est étonnant quand on sait que la solution vient de participer à VivaTech 2026… Mais si Mobupay tient ses promesses au lancement, ce sera la première alternative locale réelle à EpayNC côté marchands et pas la moins ambitieuse.

« Mobupay est né du terrain, avec une ambition simple : répondre aux besoins de paiement des acteurs locaux. Nous avons conçu les solutions que nous aurions aimé trouver pour développer nos propres activités, en nous appuyant à la fois sur les meilleurs standards internationaux et sur quatre années d’échanges quotidiens avec les entreprises, plateformes et acteurs du numérique de Nouvelle-Calédonie. » – Cyriaque Thomas, co-fondateur de Mobupay 

  • On pourrait également évoquer Be-bunk, le néo-compte calédonien lancé en juillet 2022 (NC, Polynésie française, Wallis-et-Futuna). IBAN français, carte Visa, app mobile, virement SEPA, affichage en XPF ou euros : Be-bunk s’est construit là où les autres ne voulaient pas aller avec plus de 16 000 comptes ouverts dès ses six premiers mois. Le bémol ? Be-bunk est avant tout un outil pour les consommateurs et les entrepreneurs qui veulent payer et gérer leur argent au quotidien. Ce n’est pas (encore ?) une solution d’encaissement en ligne pour les marchands à la manière de Stripe.
  • Des signaux positifs côté grand public. Pendant que le verrou réglementaire pour les solutions marchands reste entier, l’écosystème local bouge sur d’autres fronts. La BNC vient de devenir la première banque du territoire à intégrer Apple Pay sur ses cartes Visa, disponible en magasin, en ligne et in-app via Face ID ou Touch ID. Ce n’est pas une révolution pour les marchands mais c’est la preuve que le marché calédonien peut absorber des standards mondiaux quand le cadre le permet.

Et à plus long terme… La question de la transition vers l’euro reste un serpent de mer institutionnel. Mais si jamais la Nouvelle-Calédonie venait à rejoindre la zone euro un jour, le problème du passeport européen disparaîtrait mécaniquement.

e-paiement
Le e-commerce, un levier économique post-crise pour le Caillou ?

__

La conclusion (qui fait mal)

Le « blocage » du e-paiement en Nouvelle-Calédonie n’est pas un problème de qualité de solution locale, c’est avant tout un problème de cadre juridique qui empêche toute alternative de s’implanter – sans intermédiaire. EpayNC fait le job dans les contraintes qu’on lui impose mais un marché avec un seul acteur, ce n’est pas un marché : c’est une salle d’attente digne d’une économie de comptoir. La fameuse… Qui plus est, on n’ouvre pas encore ici le sujet « OPT » concernant le coût, la fiabilité et l’expérience utilisateurs des livraisons, l’étape d’après… 

La saisine de Paris par Christopher Gygès en décembre 2025 est encourageante (et désespérée ?) mais les entrepreneurs locaux ont besoin d’actes, et non plus de courriers. On peut toujours rêver que la réponse finisse par arriver après le 28 juin mais, en attendant, le e-commerce mondial n’attend pas le Caillou. Et le Caillou ne peut plus se permettre d’attendre Paris. Alors, on fait quoi ? 

__