Il a 29 ans, un parcours qui zigzague entre le marketing et le développement d’infrastructures numériques, et une idée fixe : que la Nouvelle-Calédonie ait enfin des outils pensés par des gens qui connaissent sa réalité. Kevyn Wahuzue a fondé Kanaky Tech en juin 2024, durant les événements de 2024, en regardant autour de lui ce qui manquait concrètement au pays. Son constat ? Pas d’infrastructure numérique locale, des données hébergées à l’étranger, des langues absentes du monde digital. Depuis, il construit, souvent en open source, souvent sans attendre qu’on lui demande. On est partis à sa rencontre.

__

Hello Kevyn, bienvenue sur NeoTech. Avant d’entrer dans le vif du sujet, est-ce que tu peux te présenter et nous raconter ton parcours ?

Je suis Kevyn, j’ai 29 ans et ça va faire sept ans que j’ai commencé mon aventure entrepreneuriale dans le digital. J’ai vécu en Australie pendant quelques temps, où j’ai travaillé comme marketing manager pour une pharmacie. J’étais vraiment dans le marketing pur.

Quand je suis rentré en Nouvelle-Calédonie, c’était les débuts de ChatGPT. J’étais curieux, j’ai commencé à creuser et c’est là que tout a basculé. Je suis passé du marketing au développement, puis à la création d’infrastructures numériques. J’ai compris que ça allait impacter fortement beaucoup de secteurs et que ça avait déjà commencé.

Mes expertises aujourd’hui, c’est le développement blockchain, les smart contracts – des contrats automatiques qui s’exécutent sur internet sans intermédiaire – et surtout l’installation d’infrastructures IA privées. Concrètement, si une organisation veut garder ses données chez elle avec un outil sur mesure, je peux lui déployer une IA totalement privée, en local. Pour quelqu’un qui n’est pas dans la tech, je dirais simplement : si tu as une idée à concrétiser, une application, un site, une plateforme, je peux trouver une solution pour la livrer.

Je suis né et j’ai grandi en Nouvelle-Calédonie, c’est donc pour ça que je fais tout ça : pour contribuer à faire évoluer mon pays et mon peuple.

__

Ton parcours t’a amené à créer Kanaky Tech. Quel a été le déclic ?

Kanaky Tech est né en juin 2024, pendant les événements. En regardant ce qui se passait, j’avais une certaine lucidité sur quelque chose qu’on évite souvent de dire : on n’a pas d’infrastructure numérique locale. Nos données sont hébergées à l’étranger. Nos langues n’existent pas vraiment dans le monde numérique. Et les outils qu’on utilise au quotidien sont conçus à des milliers de kilomètres par des gens qui ne connaissent pas notre réalité.

Le but, c’était de créer une structure locale ou régionale, qui puisse apporter une tech que les gens d’ici peuvent comprendre et adopter. Un projet pour notre pays, mais aussi pour le reste du Pacifique. On est sur un territoire insulaire et les défis qu’on a ici se retrouvent partout dans la région.

__

Kanaky Tech c’est quoi exactement aujourd’hui ? Qu’est-ce que vous faites concrètement, et si je suis une entreprise locale, qu’est-ce que vous ?

Kanaky Tech fonctionne sur deux axes. Le premier, c’est une entité collective ouverte : toute personne qui veut contribuer au bien commun via la technologie peut nous rejoindre et apporter son expertise. On produit beaucoup de projets en open source, c’est-à-dire des logiciels ou outils dont le code source est rendu public et accessible à tous, gratuitement. Si on voit quelque chose d’utile à construire et qu’on a le temps, on le livre. Le deuxième axe, c’est le travail avec des entreprises privées et des institutions publiques, mais sans démarche commerciale active. Ce sont les gens qui viennent vers nous quand ils ont un projet concret.

Si tu es une entreprise locale, ça dépend de ton besoin. Ça peut être un site Internet simple, une application ou quelque chose de beaucoup plus poussé : une infrastructure complète qui génère des images, des vidéos, de la musique ou des modèles 3D, pensée pour qu’une agence produise une campagne de 50 produits en vingt minutes au lieu de vingt-cinq heures. On peut aussi accompagner sur de la stratégie, de la transformation digitale ou des formations aux agents IA en interne. Avec ces outils, la seule limite est vraiment l’imagination.

Parmi nos projets open source, il y a aussi Pasifika AI : une plateforme multilingue en cours de développement, pensée pour permettre à n’importe qui d’accéder à des informations fiables sur les cultures, les traditions et les pratiques des 1 300 peuples du Pacifique. L’enjeu, c’est d’éviter que des IA généralistes comme ChatGPT, qui ne sont pas conçues pour ça, finissent par diffuser des informations inexactes ou appauvries sur ces cultures.

Kanaky Tech
Pasifika AI, une IA dédiée à la préservation des 1 300+ cultures et traditions du Pacifique. © Kanaky Tech

__

Parmi vos projets aboutis, il y a le Kanak Languages Dictionary. Comment est né ce projet et quel est l’objectif derrière ?

Il y avait beaucoup de petits projets éparpillés, des plateformes par-ci, des applications, mais aucune plateforme centrale. Si tu cherches un dictionnaire Kanak sur Internet, tu trouves des PDF dispersés. Ma vision, c’était un endroit unique avec toutes les langues au même endroit. Le Kanak Languages Dictionary est accessible sur dictionnaire.kanaky.xyz. Si tu veux apprendre le Drehu ou le Nengone, tu restes sur la même plateforme. 

Je suis de Lifou, donc ce projet était une évidence pour moi. Notre langue, c’est notre parole, c’est avec elle qu’on échange et qu’on construit des liens. L’objectif était triple : culture, accessibilité et transmission. Permettre aux jeunes qui grandissent sur Nouméa, comme moi, de se réapproprier leur langue sur les supports qu’ils utilisent déjà, notamment le téléphone. À moyen-long terme, on a développé la plateforme pour qu’elle soit lisible par les robots de Google, avec pour objectif final une intégration dans Google Traduction, comme le tahitien aujourd’hui. On est aussi en discussion avec l’Académie des Langues Kanak : eux ont beaucoup de données, nous on sait les utiliser et les programmer.

Kanaky Tech
La langue Kanak entre dans l’ère du digital. © Kanaky Tech

__

Vous vous appuyez sur un modèle collaboratif pour alimenter la plateforme. Comment garantissez-vous la fiabilité des contenus ?

Un modèle collaboratif, c’est un système où n’importe qui peut proposer des contributions ou des corrections, un peu comme Wikipédia. Mais sur un sujet aussi sensible que les langues Kanak, on ne peut pas laisser faire n’importe quoi.

C’est nous qui construisons le dictionnaire, avec des données issues des mêmes sources que celles utilisées par des doctorants en linguistique. La partie collaborative est une option supplémentaire : quelqu’un peut signaler une erreur ou faire une suggestion, mais ça ne s’applique pas automatiquement. Il y a une vérification manuelle derrière et toute correction doit être sourcée. On est ouverts aux critiques, c’est ça qui fait avancer les choses, mais il faut des arguments. On est aussi en échange avec un doctorant en linguistique qui pourrait intervenir sur la vérification des données.

__

Vous parlez d’agents IA. Pour ceux qui ne connaissent pas, qu’est-ce que c’est et comment vous les utilisez concrètement chez Kanaky Tech ?

Avec ChatGPT, tu poses une question, il te répond. Un agent IA, c’est l’étape d’après : tu ne lui demandes plus une réponse, tu lui confies une tâche et il l’exécute. Répondre à des mails, gérer de la comptabilité, produire des documents, surveiller des données… tout ce que tu fais sur un ordinateur peut potentiellement être délégué à un agent. Pour donner un ordre d’idée, là où tu passerais une journée à compiler des données et rédiger un rapport, un agent le fait en quelques minutes. Et on passe encore un cap aujourd’hui : l’agent peut désormais identifier lui-même ce qui pourrait être amélioré et s’auto-corriger. C’est ce qu’on appelle un agent autonome.

Chez Kanaky Tech, j’en utilise depuis plus d’un an au quotidien. Pas les versions grand public : des agents custom installés en privé, configurés pour nos besoins précis. Tout ce qui est administratif, comptabilité, facturation, je délègue aux agents. Ma productivité a été multipliée par cinquante, ce qui me permet de me concentrer sur ce qui a vraiment de la valeur pour le projet.

Sur la question du chômage : l’intelligence artificielle automatise ce que personne ne veut vraiment faire et libère du temps pour ce qui compte. Chez nous, en Nouvelle-Calédonie, le problème ce n’est pas qu’il y a trop de technologie, c’est qu’il n’y en a pas assez. On a toujours six à dix ans de retard. Il y aura de nouveaux emplois, plus accessibles qu’avant. Ceux qui sauront travailler avec ces outils auront une vraie longueur d’avance et ceux qui ne s’y mettront pas risquent de se retrouver dépassés.

__

Vous avez aussi développé le MCP Open Data NC, un outil qui connecte l’IA aux données publiques du territoire. Qu’est-ce que ça change concrètement ?

MCP Open Data NC, c’est un pont entre la base de données publiques du gouvernement et une IA. Ces données existent depuis longtemps, mais elles étaient inexploitables pour la plupart des gens : il fallait aller sur leur site, télécharger un tableur, le trier et le formater. Long et technique! Cet outil simplifie tout ça : une fois installé, ce qui ne prend que quelques secondes, n’importe quel agent IA peut interroger directement ces données publiques, sans manipulation technique.

Si tu poses ensuite une question à un agent IA, sur les mouvements de population en Nouvelle-Calédonie par exemple, il génère un rapport complet avec graphiques ou une infographie simple à présenter à l’école, en deux minutes. Le site sert de mode d’emploi : il explique ce qu’est l’outil et comment l’installer.

Kanaky Tech
Les données publiques calédoniennes, enfin accessibles à tous. © Kanaky Tech

__

Souveraineté numérique, dépendance aux outils étrangers : on en est où en Nouvelle-Calédonie selon toi ?

La souveraineté numérique, pour moi c’est une question simple : est-ce que tu maîtrises tes propres outils et tes propres données ou est-ce que c’est quelqu’un d’autre qui décide pour toi ?

Aujourd’hui, on dépend quasiment entièrement de l’extérieur. Nos données sont stockées à l’étranger, les outils viennent d’ailleurs et si ces services sont coupés un jour, on n’a aucune alternative locale. Le retard est réel et mesurable : le Apple Pay vient seulement d’arriver au pays, par exemple. Ce n’est pas normal que ce type de technologie soit disponible depuis des années dans des pays comme la France, alors qu’elle n’est arrivée que très récemment chez nous avec pourtant les mêmes structures bancaires présentes en France et ici. La fibre, les services numériques du quotidien… on a toujours subi ce retard.

Il faudrait développer nos propres plateformes, nos propres structures cloud, c’est-à-dire des serveurs hébergés localement et avoir des échanges avec des acteurs tech régionaux pour s’en inspirer et construire notre propre souveraineté numérique.

__

Si on se projette : comment vois-tu l’évolution de Kanaky Tech dans les prochaines années ?

Mon ambition, c’est que Kanaky Tech devienne une référence tech dans le Pacifique. Des outils pensés par nous, construits par nous, au service de tout le monde qui habite dans la région, avec beaucoup de choses en open source et accessibles au plus grand nombre.

À long terme, l’objectif c’est que la technologie qu’on développe soit pensée avec les peuples du Pacifique mais pas seulement pour eux. Être à leur écoute sur ce qu’ils attendent d’une tech qui leur ressemble : doit-elle être respectueuse de l’environnement, accessible à tous, avec des règles claires sur ce qu’elle peut ou ne peut pas faire ? Ce sont des questions fondamentales qu’on ne se pose pas encore assez ici.

C’est d’ailleurs pour ça qu’on est cinq dans l’équipe. Je gère la partie technique, les quatre autres m’accompagnent sur la vision, les contacts et le networking : des compétences qui me font défaut et sans lesquelles on n’irait pas loin. On a encore beaucoup de travail devant nous et c’est précisément ce qui nous motive !

__