Elle n’a pas frappé à votre porte, elle n’a pas demandé la permission, elle s’est simplement glissée entre le doudou et la tablette, dans le sac à dos entre le cahier de maths et le goûter, sur l’écran de jeu entre deux parties de Minecraft. La génération « Alpha », ces enfants nés après 2010, est la première à grandir avec l’intelligence artificielle non pas comme un outil qu’on utilise mais comme un compagnon qu’on consulte. Et ni les parents, ni les écoles, ni les régulateurs n’avaient vraiment anticipé le coup… Bienvenue dans la chambre de vos enfants !
__
Des jouets qui pensent (et qui écoutent !)
Ropet, Miko, Eilik, Loona, Kumma… Des personnages de dessin animé japonais vous dites-vous ? Et bien non ! Il s’agit des douces dénominations de robots intelligents qui squattent de plus en plus les chambres d’enfants. Selon une étude de Futura Sciences, 22 millions de jouets IA auraient été vendus dans le monde en 2025, dont 10 millions à des fins éducatives. Ces robots connectés à des modèles de langage – pensez à ChatGPT qui serait habillé en peluche – peuvent répondre aux questions, raconter des histoires, se souvenir des détails partagés et tenir des conversations étonnamment réelles. La promesse des fabricants ? Développer la curiosité, stimuler l’apprentissage, jouer le rôle de compagnon de jeu… Tentant quand on manque de temps pour s’occuper de sa progéniture ou qu’on souhaite une petite pause parentale !
Sauf que derrière le jouet tout mignon, il y a un micro. Et derrière le micro, il y a des données. Le rapport «Trouble in Toyland 2025» de l’ONG américaine PIRG affirme que les fabricants stockent les conversations des enfants et les utilisent pour améliorer leurs algorithmes. Pire, une enquête de Kaspersky a démontré qu’un petit robot-jouet éducatif sur roues doté d’un écran en guise de visage a été piraté : des cybercriminels ont réussi à activer sa caméra, écouter les conversations du foyer et entrer en contact direct avec l’enfant par appel vidéo. Charmant le joujou !
En janvier 2026, des chercheurs en sécurité ont découvert que le jouet IA baptisé Bondu avait laissé plus de 50 000 transcriptions de discussions d’enfants accessibles sur une console web avec un simple compte Gmail. Noms, dates de naissance, informations familiales, détails sur les appareils connectés… le tout en accès libre !
Mais le pire du lot reste Kumma, un ours en peluche fabriqué par la société chinoise FoloToy, testé par le PIRG et retiré du marché après qu’il ait expliqué aux enfants où trouver des couteaux dans la cuisine, où étaient rangées les allumettes et comment les craquer correctement. Cap ou pas cap ? Il tournait sur GPT-4o d’OpenAI et était recommandé aux 3-12 ans… Et bon appétit !

Les premières observations de l’Université de Cambridge sont très préoccupantes ; des chercheurs ont filmé 14 enfants interagissant avec une peluche connectée : le robot confondait régulièrement la voix du parent avec celle de l’enfant. Et selon Rachel Franz, chercheuse spécialisée dans le développement de l’enfant :
« La particularité des jeunes enfants réside dans le fait que leur cerveau est en train de se structurer pour la première fois ; sur le plan du développement, il est naturel pour eux de faire preuve de confiance et de rechercher des interactions avec des personnages bienveillants et amicaux. Par conséquent, la confiance que les jeunes enfants accordent à ces jouets risque d’aggraver les préjudices auxquels les enfants plus âgés sont déjà confrontés avec les agents conversationnels (chatbots) basés sur l’IA. » – Rachel Franz, chercheuse en développement de l’enfant
Les promesses commerciales vont vite, peut-être trop vite pour assurer la sécurité de nos marmots…
__
L’IA dans le cartable
Si les jouets boostés à l’IA ont envahi les chambres, l’intelligence artificielle a aussi pris d’assaut les cartables. Selon l’Inspection Générale de l’Éducation de mai 2025 entre 80 et 90 % des lycéens utilisent déjà des outils comme ChatGPT pour faire leurs devoirs. Soit… à peu près tous en fait ! Pour ceux qui auraient raté l’épisode, ChatGPT c’est un assistant conversationnel, soit un programme capable de simuler une conversation humaine et de générer du contenu à la demande, dont l’usage chez les 13-25 ans a explosé au point que l’INSERM note une utilisation régulière voire journalière à hauteur de 85 % pour les 18-24 ans en 2025.
Et côté jeux vidéo, la situation n’est pas moindre. Roblox, la plateforme de jeu la plus populaire au monde avec plus de 80 millions d’utilisateurs actifs par jour dont une immense majorité d’enfants et d’adolescents, a lancé en juillet 2026 son outil Build : une IA générative qui permet à un gamin de neuf ans de créer son propre jeu vidéo depuis son téléphone en quelques secondes. Fortnite et Minecraft ont emboîté le pas avec des personnages non-joueurs capables de répondre en langage naturel aux joueurs. Le jeu vidéo n’est plus seulement quelque chose auquel on joue, c’est quelque chose que l’IA peut désormais créer à la demande… comme on commande une pizza.
La question qui divise tout le monde, c’est de savoir si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Du côté des études, les réponses sont franchement contrastées ; en mai 2025, une étude publiée montre que l’IA utilisée à bon escient peut faciliter certains apprentissages. Mais une étude slovène publiée dans Applied Sciences conclut que l’usage régulier de ChatGPT pour les devoirs réduit la capacité des élèves à accomplir seuls des tâches similaires. André Tricot, professeur de psychologie cognitive à l’université Paul-Valéry de Montpellier, nuance :
« En utilisant ChatGPT après avoir réalisé eux-mêmes le travail, par exemple pour améliorer un texte, les étudiants progressent. » – André Tricot, professeur de psychologie cognitive
L’outil n’est ni bon, ni mauvais et c’est bien l’usage qu’on en fait qui compte ; et pour l’instant « l’usage« , c’est souvent un simple « copier-coller ». Un quart des jeunes utilisateurs reconnaissent qu’ils se contentent de « simplement copier » les réponses générées dans leurs devoirs selon le National Literacy Trust 2025.
Moment définition : un LLM (Large Language Model) c’est un modèle de langage de grande taille, le moteur qui fait tourner des outils comme ChatGPT, Gemini ou Claude. Il prédit le mot suivant à partir d’une quantité astronomique de textes, ce qui explique pourquoi il peut rédiger une dissertation entière sur la guerre de Cent Ans en 10 secondes mais aussi inventer des sources qui n’ont jamais existé.
Face à ce flou, l’Éducation nationale a publié en juin 2025 son « Cadre d’usage de l’IA en éducation » et, depuis janvier 2026, tous les élèves du second degré accèdent à un parcours de sensibilisation à l’IA sur la plateforme PIX. Ni interdiction totale, ni liberté totale : la réponse institutionnelle est encore en construction.
__
Quand le jouet devient piège
Au-delà des données collectées et des devoirs bâclés, il y a une dimension encore plus discrète et peut-être plus préoccupante : le lien affectif que ces IA tissent avec les enfants. Ces robots ne sont pas les calculatrices qu’on avait dans les années 2000 : ils sont conçus pour créer de l’attachement, se souvenir des prénoms, des anniversaires, des histoires préférées etc… Une relation que les fabricants appellent « engagement émotionnel » et que les psychologues jugent dangereuse.

Moment définition bis : une relation parasociale désigne un attachement affectif à sens unique. L’enfant donne de l’amour, de la confiance, des confidences à un être qui ne lui rend rien car il n’a pas de vie intérieure. Avec un jouet qui parle, l’enfant peut croire à une réciprocité qui n’existe pas.
L’Académie nationale de Médecine a publié un avis alertant sur la menace que représentent les assistants conversationnels pour la santé mentale des enfants et des adolescents, pointant des risques de dépendance émotionnelle difficiles à mesurer et encore plus à inverser. Et les chercheurs de l’Université de Cambridge insistent sur l’urgence de mener des études longitudinales :
« Tant que la science n’aura pas mesuré l’impact réel sur le développement cognitif et émotionnel, la prudence s’impose. Les premières années de la vie sont une fenêtre critique durant laquelle l’interaction humaine authentique nourrit le cerveau. Confier cette mission à une machine sans recul serait une expérimentation à grande échelle. » – Chercheurs, Université de Cambridge, Journal of Medical Internet Research, 2026
Des sénateurs américains ont déjà interpellé les fabricants en leur rappelant que la sécurité des enfants ne doit pas passer après le profit. Simple mais… pour l’instant ces lettres restent sans effet. Le problème, c’est que les régulateurs courent toujours derrière les nouveaux jouets. En Europe, le règlement IA de l’Union entré en vigueur en 2024 classe les IA à destination des mineurs comme « à haut risque » et impose des obligations renforcées aux fabricants. Mais il ne couvre pas la Nouvelle-Calédonie, territoire sui generis qui comme pour le e-paiement ou Starlink vit en décalage réglementaire avec le reste de la France. Et pourtant, ces jouets peuvent être achetés en ligne et se glisser sous les sapins de Noël des calédoniens…

__
Et en Nouvelle-Calédonie ?
Le Caillou n’est pas une bulle mais, sur ce sujet précis, il fait figure d’exception. Ludik, King Jouet, l’Atelier du Jouet, JouéClub… Aucune boutique de jouets calédonienne ne propose de jouets dopés à l’IA en rayon. Seul JouéClub distribue le Pictionary VS IA, sans retour client particulier à ce stade.
« Je ne pense pas que vous trouviez beaucoup de jeux dotés d’IA sur le Caillou. » – a indiqué JouéClub contacté pour l’occasion
Et du côté de Ludik Michel-Ange, le ton est encore plus tranché :
« Très honnêtement, nous ne sommes pas de grands fans de l’intelligence artificielle. On préfère le classique et je ne pense pas qu’ici il y ait beaucoup de demandes. » – Ludik Michel-Ange, fière d’être une boutique de jeux classiques
Le marché physique tient donc pour l’instant mais les enfants calédoniens jouent aux mêmes jeux en ligne, utilisent les mêmes applis et commandent sur les mêmes plateformes que les enfants français, australiens ou encore américains. La Direction du Numérique et de la Modernisation du gouvernement calédonien pilote la transformation numérique du territoire. Mais sur la question spécifique des enfants face à l’IA, qui parle aux parents ? Qui forme les enseignants ?
Sur ce sujet en attendant, le Caillou a au moins l’avantage du temps.
__
