Internet ne flotte pas dans le cloud. Il est câblé au fond des océans.
Derrière chaque message envoyé, chaque vidéo regardée ou chaque requête sur une intelligence artificielle se cache une infrastructure bien réelle : des milliers de kilomètres de fibre optique posés dans les abysses. Ces fibres optiques transportent chaque seconde des quantités gigantesques de données entre les continents. Et leur importance est difficile à surestimer : plus de 99 % du trafic Internet mondial passe par des câbles sous-marins. Aujourd’hui, le monde compte plus de 530 câbles sous-marins actifs, soit environ 1,4 million de kilomètres de fibre optique reliant continents, îles et territoires isolés. Dans cette gigantesque toile numérique, un nouveau projet attire l’attention dans le Pacifique : TAMTAM, un câble de 411 kilomètres qui doit relier Port-Vila au Vanuatu à Lifou en Nouvelle-Calédonie. Un câble de plus dans l’océan ? Pas exactement car TAMTAM n’est pas un câble comme les autres. Il pourrait sécuriser l’Internet d’un pays entier, repositionner la Nouvelle-Calédonie dans les flux numériques régionaux et ouvrir la voie à une nouvelle génération de réseaux sous-marins.
Mais concrètement, que va vraiment changer ce câble pour la région ? Pourquoi le Vanuatu en a-t-il besoin ? Et en quoi cette nouvelle génération de câbles dits SMART pourrait-elle transformer les infrastructures numériques sous-marines ?
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Dans le Pacifique, Internet tient parfois à un seul câble
Dans les grands hubs numériques – Europe, États-Unis, Asie – plusieurs câbles relient les continents. Si l’un tombe en panne, les données passent simplement par un autre. Dans le Pacifique, la situation est souvent différente car certains territoires reposent encore sur une seule connexion internationale – c’est notamment le cas du Vanuatu.
“Il est stratégique en premier lieu pour le Vanuatu, en étant un câble de secours. Ils n’ont pour le moment qu’un seul câble ICL1 entre Port-Vila et Suva.” Camille Dumarty – Responsable de la communication corporate chez l’OPT Nouvelle-Calédonie.
Autrement dit : si ce câble rencontre un problème, c’est tout un pays qui peut voir sa connectivité perturbée. Le projet TAMTAM vise donc d’abord à sécuriser les communications du Vanuatu. Mais il ne s’agit pas seulement d’un câble de secours.
“Si on se place du côté du Vanuatu, ce câble a un double objectif : sécuriser les télécommunications de l’île d’Efate et apporter l’Internet haut débit à trois îles qui en sont dépourvues : Tana, Malekula et Santo.” Benoit Maritan – Directeur Générale de Pacific Peering
Pour certaines îles, cela signifie tout simplement l’arrivée du haut débit international pour la première fois. Oui, en 2026, certaines îles du Pacifique découvrent encore l’Internet rapide. Bienvenue dans la réalité géographique du numérique !

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Et la Nouvelle-Calédonie dans l’histoire ?
On pourrait croire que TAMTAM va révolutionner la connectivité calédonienne. En réalité, la situation est un peu plus nuancée.
“La connectivité internet de la NC n’est pas à proprement parlé impactée par ce nouveau câble, la Nouvelle-Calédonie disposant déjà de deux routes d’approvisionnement vers Sydney, Gondwana-1 et Gondwana-2.” Camille Dumarty – OPT NC

Autrement dit : la Nouvelle-Calédonie n’est pas dépendante d’une seule connexion vers Internet. Mais TAMTAM ouvre tout de même des perspectives intéressantes.
“Ce nouveau lien offrira la possibilité au Vanuatu d’acheter du trafic internet auprès de la Nouvelle-Calédonie, en concurrence donc avec leur source d’approvisionnement actuelle qui est Fidji.” Camille Dumarty – OPT NC
Traduction : la Nouvelle-Calédonie pourrait devenir un point de passage pour une partie du trafic Internet régional. Et derrière cette idée se cache un enjeu plus large.
“La Nouvelle-Calédonie a vocation à devenir un hub du numérique au même titre que Fidji ou Tahiti et à développer une économie autour de ces enjeux : data centers, développement des IA, gestion de la data océanique.” Benoit Maritan – Pacific Peering
Mais pour devenir un hub numérique, il faut d’abord une chose : des infrastructures solides.
“Tout cela ne peut se faire qu’avec des infrastructures récentes et résilientes.” Benoit Maritan – Pacific Peering
Et c’est précisément ce que représente un câble comme TAMTAM.
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TAMTAM : quand les câbles deviennent (presque) intelligents…
Si TAMTAM attire l’attention dans les milieux technologiques, ce n’est pas seulement pour la connectivité. Le projet intègre une technologie encore rare dans le monde des télécommunications : les SMART cables. SMART signifie Science Monitoring And Reliable Telecommunications – autrement dit : un câble capable de faire deux choses en même temps.

La première mission est classique : transporter des données numériques entre deux territoires, comme n’importe quel câble sous-marin.
La seconde est beaucoup plus originale : intégrer des capteurs directement dans l’infrastructure. Ces capteurs permettent de mesurer en continu plusieurs paramètres dans les grands fonds marins :
- la pression de l’eau
- la température
- la salinité
- les mouvements du plancher océanique
Le câble devient donc à la fois une autoroute pour Internet et une station d’observation scientifique installée à plusieurs kilomètres sous l’eau.
“Cette technologie hybride réunit sur un seul câble deux fonctions majeures : l’observation scientifique des grands fonds marins et les télécommunications classiques.” Benoit Maritan – Pacific Peering
Et ce n’est pas un petit projet bricolé dans un coin. Le câble sera fabriqué par Alcatel Submarine Networks, l’un des leaders mondiaux des infrastructures sous-marines. La partie scientifique est pilotée par l’Ifremer, avec un soutien financier du programme français France 2030.
Pour la Nouvelle-Calédonie, cette innovation pourrait aussi créer de nouvelles compétences technologiques.
“La partie SMART est également très importante, étant une première mondiale, et permettra le développement de compétences spécifiques sur le territoire autour de la récolte et du traitement des données environnementales en eaux profondes.” Camille Dumarty – OPT NC
Les câbles sous-marins ne transporteront donc plus seulement Internet, ils pourraient aussi produire des données stratégiques sur l’océan !
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Au fond de l’océan, Internet continue d’évoluer
Le réseau mondial de câbles sous-marins représente aujourd’hui plus de 1,5 million de kilomètres de fibre optique. Ces infrastructures sont devenues la colonne vertébrale de l’économie numérique mondiale. Avec TAMTAM, le Pacifique ajoute une nouvelle pièce à ce puzzle. Pour le Vanuatu, c’est une question de sécurité numérique. Pour la Nouvelle-Calédonie, c’est une opportunité de renforcer son rôle dans les infrastructures régionales et de développer de nouvelles compétences technologiques. Et si l’on regarde plus loin, les câbles SMART pourraient bien transformer un jour ce réseau mondial en quelque chose d’encore plus ambitieux : le plus grand réseau de capteurs jamais installé sur Terre.
Pas mal pour quelque chose qu’on appelle “le cloud” !
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