(Et spoiler : ils la trouvent souvent)

Pendant que les adultes légifèrent, les ados scrollent. Longtemps, l’accès des mineurs aux réseaux sociaux a été placé au second plan. Un problème identifié, documenté, commenté, puis repoussé à plus tard. Un peu comme une notification que l’on a lue, marquée « vu », puis oubliée.

L’année dernière, nous dressions un premier état des lieux de la situation « réseaux sociaux X mineurs« . Depuis, le sujet a clairement changé de statut. Les autorités compétentes se sont emparées de la question de l’accès des mineurs aux réseaux sociaux et les premières décisions concrètes ont été prises. Ce n’est plus seulement une inquiétude parentale, ni un débat réservé aux experts du numérique. C’est devenu un enjeu politique et social, pris au sérieux par de plus en plus d’États. Aujourd’hui plusieurs questions se posent : peut-on réellement réguler l’accès des mineurs aux réseaux sociaux et surtout, quelles sont les limites des solutions testées dans le monde ?

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Quand la question n’est plus « faut-il agir ? » mais « comment protéger ? »

Entre violences en ligne et cyberharcèlement, exposition précoce à des contenus inadaptés et autres fakes et deepfake, impact sur la santé mentale des adolescents, le sujet n’a plus rien de marginal. Il est massif, documenté, et surtout vécu par notre jeunesse.

Concernant les violences en ligne, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS Europe), un adolescent sur six déclare avoir déjà été victime de cyberharcèlement et ce chiffre est en constante augmentation. Derrière cette statistique, il y a des insultes répétées, des humiliations (e-)publiques, des campagnes de dénigrement qui ne s’arrêtent jamais vraiment – parce qu’Internet, lui, ne dort pas.
 À l’échelle mondiale, l’UNICEF dresse un constat encore plus brutal : un jeune sur trois, dans plus de 30 pays, a déjà été confronté au harcèlement en ligne, et un sur cinq a évité l’école pour y échapper. On ne parle plus d’un simple malaise numérique, mais d’un impact direct sur la scolarité, la socialisation et la construction personnelle, bref, sur la vie IRL et en ligne des adolescents. 


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Le silence d’une jeunesse qui souffre… © uKnowKids

À ces violences visibles s’ajoutent des phénomènes plus discrets, mais tout aussi préoccupants : exposition précoce à des contenus violents ou sexualisés, comparaison permanente de soi, quête de validation sociale, fatigue cognitive et sociale. Comme si cela ne suffisait pas, l’intelligence artificielle ajoute une couche de complexité. Deepfakes, contenus générés artificiellement, désinformation et autres orgies de fake news : même les adultes peinent parfois à distinguer le vrai du faux. Pour des mineurs dont l’esprit critique est encore en construction, cette réalité devient leur normalité.
 Pendant ce temps-là, les adolescents, principaux concernés, continuent de faire ce qu’ils savent très bien faire : s’adapter. Entre création de comptes au nom d’un parent, migration vers des plateformes moins surveillées, ou utilisation de VPN (Virtual Private Network, un outil qui masque l’origine de la connexion et permet de contourner certaines restrictions), nos bambins regorgent de créativité !

En France, l’ANSES alerte clairement sur les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des enfants et des adolescents. Anxiété, sommeil en vrac, estime de soi fragilisée, isolement malgré l’hyper-connexion : plus l’exposition est précoce, plus les dégâts s’installent. Le premier à lâcher, c’est bien souvent le sommeil. Les notifications tardives, la peur de rater quelque chose (FOMO – Fear Of Missing Out) et les écrans jusqu’à l’épuisement sont un réel fléau pour des ados qui grandissent avec un téléphone greffé à la main et pour qui “se déconnecter” n’est plus vraiment une option. S’ajoute à cela la comparaison permanente. Des corps idéalisés, des vies filtrées, des réussites mises en scène en continu. À force, l’estime de soi prend des coups. Certains jeunes finissent par se sentir en dessous, avec cette impression sourde de ne jamais être assez biens, assez beaux, assez populaires.

Face à ces constats, les gouvernements ont commencé à réagir. Certains ont choisi l’interdiction pure et simple des plateformes ou réseaux sociaux avant un âge requis. D’autres misent sur la vérification de l’âge. D’autres encore préfèrent observer ce que font leurs voisins avant de se positionner. Bref, tout le monde cherche la bonne formule.

Enfance sous écrans.
© La Dépêche
Enfance sous écrans … © La Dépêche

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C’est quoi, concrètement, les solutions mises sur la table ?

La première réponse apportée par les états est législative. Elle pose un cadre, fixe des limites et transfère la responsabilité vers les plateformes. En Europe, plusieurs pays avancent dans cette direction. En Allemagne, par exemple, le gouvernement a récemment soutenu plusieurs propositions visant à limiter l’accès des jeunes aux réseaux sociaux, allant jusqu’à évoquer une interdiction avant 14 ans. Le débat n’est pas tranché mais le message est clair : laisser faire n’est plus une option.
 À l’échelle européenne, cette dynamique s’inscrit dans le Digital Services Act (DSA) qui renforce les obligations des grandes plateformes en matière de protection des mineurs, de modération et de transparence des algorithmes. Un cadre plus protecteur mais contraignant au regard du Règlement Général de la Protection des Données (RGPD). Aux États-Unis, pas de lois fédérales claires sur le sujet donc les solutions apportées sont l’objet de disparités. Certains états imposent des restrictions ou un consentement parental, d’autres temporisent. Le résultat de cette politique fragmentée ? Une réglementation peu lisible au global et facilement contournable.

Mais légiférer ne suffit pas, il faut également appliquer. C’est là que les solutions techniques entrent en jeu (et coincent dans certains cas). Vérification de l’âge à l’inscription, consentement parental, contrôles d’identité a posteriori… les outils pour bloquer l’accès des réseaux sociaux aux mineurs sont multiples. Leur efficacité, en revanche, l’est beaucoup moins. D’une part, parce qu’ils sont intrusifs et vont parfois à l’encontre des lois sur la protection des données personnelles. D’autre part, parce qu’ils sont, dans les faits, largement contournables à qui sait utiliser les bons outils ; VPN, faux comptes, identités empruntées : les solutions techniques essaient de suivre les usages créatifs… mais a toujours un temps de retard !

Derrière ces choix se cache une réalité rarement assumée publiquement par les états : l’économie. Les adolescents ne sont pas qu’un public à protéger, ils sont aussi et surtout une cible stratégique principalement pour les géants du numérique. Leur temps d’écran fait tourner la machine : l’économie de l’attention, la pub et les algorithmes qui décident de ce qu’on voit sont autant de revenus pour ces Méta-entreprises. Restreindre leur accès, c’est toucher directement au modèle économique des grandes plateformes. Du coup, rien d’étonnant à ce que chaque tentative de régulation déclenche des réactions en chaîne : prises de parole publiques, communiqués alarmistes, pressions politiques. Réguler c’est ok, (mais pas trop quand même !). En tous cas, pas au point de mettre en danger un business qui repose largement sur l’engagement des plus jeunes. Business et protection de nos ados sont ainsi intimement liées ce qui complique la tâche.

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Cas d’école : quand les voisins australiens décident d’éteindre l’écran

L’Australie, elle, n’a pas tergiversé. Là où beaucoup de pays discutent encore, elle, a tranché. Moins de 16 ans, pas de réseaux sociaux, pas de compte et encore moins « juste pour regarder ». La loi Online Safety Amendment de 2024 impose désormais aux plateformes d’empêcher l’accès des mineurs, sous peine de sanctions financières.
 Résultat : environ 4,7 millions de comptes de mineurs bloqués ou supprimés après l’entrée en vigueur de la loi. Ainsi, Meta a retiré plus de 550 000 comptes dans les premières semaines. Avant et après l’adoption du texte, Meta, TikTok et Snapchat ont publiquement critiqué la loi, dénonçant un dispositif jugé « précipité », tout en multipliant les échanges avec les autorités australiennes pour essayer d’en revoir l’application. Une opposition qui en dit long sur ce qui est réellement en jeu…


En France, le tour de vis est engagé… mais pas encore enclenché. Début 2026, les députés ont voté un texte avec une intention simple : empêcher les moins de 15 ans d’ouvrir un compte sur les réseaux sociaux. L’idée est de forcer les plateformes à bloquer l’inscription ou à demander un véritable accord parental. Sur le principe, tout le monde comprend. Dans les faits, personne ne sait encore vraiment comment faire. Le texte doit encore passer par le Sénat et surtout être transformé en règles concrètes et en solutions applicables. En attendant, aucune interdiction n’est réellement en place : les adolescents continuent de s’inscrire, comme avant. Cette loi est donc annoncée, mais pas encore appliquée.

Et chez nous, concrètement, ça dit quoi ? Alors que les décisions se multiplient ailleurs dans le monde, la Nouvelle-Calédonie ne s’est pas encore clairement prononcée sur l’âge minimum d’accès aux réseaux sociaux. Aucun cadre local spécifique n’a été présenté et aucun dispositif public n’a été annoncé. Nous avons contacté les autorités compétentes afin de savoir si une réflexion était en cours ou si des adaptations locales avaient été envisagées mais n’avons, à date, pas eu de réponse de leur part. Pourtant, il y a peu, les autorités locales avaient opté pour une solution radicale, celle du « Bouton Off ». Et oui, rappelez-vous, pendant les exactions de 2024, la désinformation faisait rage sur le Caillou et les autorités n’avaient pas hésité à bloquer purement et simplement l’accès à la plateforme chinoise TikTok dans le cadre législatif de « circonstances exceptionnelles de manière temporelles et proportionnées« . Nécessité ne fait pas toujours loi ?

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Le monde tente de réguler l’accès aux réseaux sociaux © BFM

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Interdire ne suffit pas. Ignorer encore moins.

Partout dans le monde, une chose est devenue évidente : laisser faire et attendre n’est plus une option. Mais interdire sans accompagner ne fonctionne pas non plus. Les adolescents ne disparaissent pas quand on ferme une application : ils s’adaptent, comme toujours. La vraie question n’est peut-être pas seulement de savoir à quel âge on doit accéder aux réseaux sociaux, mais qui apprend aux jeunes à s’en servir, à s’en protéger et à comprendre ce qu’ils consomment.


L’utilisation des réseaux sociaux n’est pas neutre et leur appréhension par les mineurs, dans un domaine privé et scolaire, devrait être au centre des débats actuels et des réformes éducatives. Sensibiliser aux contenus violents, apprendre à les utiliser (avec modération et esprit critique), identifier les violences en ligne sont autant de sujets qui doivent désormais occuper l’esprit des parents mais aussi des autorités en charge. En Nouvelle-Calédonie, le débat reste donc ouvert. Et peut-être que c’est précisément le bon moment pour l’engager !

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