« En Calédonie, l’IA ouvre des marchés qui n’existaient pas hier » – Briac Lemoine, fondateur de Koko Conseil
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Briac Lemoine, 34 ans, ingénieur de formation et consultant à Nouméa depuis sept ans, a lancé en quelques mois trois services numériques : CombienLaKaz.nc, Yasession.nc et Mirador.nc. Derrière ces projets, une conviction : la Calédonie, justement parce que c’est un micromarché, est peut-être l’endroit idéal pour mesurer l’impact de l’IA sur l’entrepreneuriat. On l’a rencontré pour papoter Claude Code, immobilier, surf et… IA, bien évidemment !
Briac, bienvenue sur NeoTech ! Avant d’entrer dans le vif du sujet, peux-tu te présenter à nos lecteurs et nous expliquer comment tu en es arrivé à développer des services numériques “en solo” et en parallèle de ton activité de conseil ?
Briac Lemoine : Bonjour à tous, je suis breton d’origine, j’ai 34 ans et ça fait maintenant sept ans que je suis sur le territoire. Je suis ingénieur de formation et, depuis plus de douze ans, je travaille avec des entreprises et des administrations sur la revue et l’amélioration des process mais aussi sur la conception d’applications numériques. Concrètement, une grande partie de mon boulot se passe avec des développeurs toute la journée.
« Avec l’IA, Claude Code, Codex par exemple, on dispose désormais d’outils qui permettent de livrer du code et des applications à un rythme qui était impossible il y a encore quelques mois… alors, forcément, je me suis pris au jeu d’essayer en sachant que ça fait partie de mon métier et de mes activités professionnelles au quotidien. »
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Tu as lancé plusieurs services numériques : CombienLaKaz.nc, Yasession.nc, Mirador.nc… Peux-tu nous les présenter en quelques mots et nous dire ce qui les relie ?
B.L. : Les trois ont des origines assez différentes mais je vais vous présenter chacune d’entre elles rapidement.
La première, “CombienLaKaz.nc”, c’est un estimateur de bien immobilier en ligne. L’objectif de cette solution digitale, c’est d’avoir l’estimation de son bien en à peine quelques minutes mais surtout de l’avoir tout de suite, sans avoir à se déplacer physiquement ; en effet, aujourd’hui, la plupart des agences utilisent des formulaires de contact et rappellent plus tard. A travers “CombienLaKaz”, les internautes remplissent le formulaire et obtiennent une estimation chiffrée, qu’ils soient acheteur ou vendeur. Les données que j’utilise pour obtenir ce résultat et nourrir l’algorithme, ce sont celles des annonces immobilières, des données macro-économiques de l’ISEE et quelques données de vente grâce à des agents immobiliers partenaires.
Concernant “Yasession.nc”, c’est une application qui résulte de l’agrégation de toutes les données météo utiles pour prévoir une session de surf, kitesurf, wing ; à la base, il y a météo.nc qui dispose d’experts très sérieux mais leur site propose un design et une UX qui laisse à désirer… De mon côté, j’utilise ces données pour nourrir un algorithme qui te dit très simplement : “session ou pas session” selon l’activité et le spot. L’interface est simple, accessible à tout un chacun et j’ai essayé de créer une expérience utilisateur fluide. Plus globalement, “Yasession.nc”, c’est clairement un projet de kiffe personnel avant d’être un projet business !
Le petit dernier, c’est “Mirador.nc”, un outil de veille qui recense les appels d’offres du public – gouvernement, provinces, mairies… De plus, la solution permet également de rédiger les mémoires techniques à partir des anciens documents et du cahier des charges mis à disposition. Ca à l’air de pas mal fonctionner puisqu’on a déjà deux entreprises qui ont signé des contrats après avoir utilisé cet outil !
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Concrètement, comment se construit un service comme CombienLaKaz.nc avec des outils comme Claude Code ou Codex ? On parle de combien de jours de travail et quel niveau technique faut-il pour se lancer ?
B.L. : Pour le coup, c’est un peu la loi de Pareto poussée à son paroxysme ! En une heure ou deux, tu peux avoir un site quasi terminé grâce à un prompt… ce qui est quand même énorme quand tu possèdes déjà douze ans d’expérience à constater combien de temps ça prendrait sans intervention de l’IA. Pourtant, arriver à un produit fini avec le bon design, les bonnes fonctionnalités, le tout correctement connecté, ça prend quand même beaucoup plus de temps qu’un prompt et quelques clics. A titre d’exemple, “CombienLaKaz”, c’est l’équivalent d’un mois de travail à temps plein. Personnellement, j’ai une activité professionnelle en parallèle donc la création de cet outil m’a mobilisé sur de nombreuses soirées et week-ends : il ne faut surtout pas croire que c’est magique et qu’en un seul prompt on sort un site web fonctionnel.
Sur le niveau technique, je dirais que quelqu’un qui n’a jamais codé peut développer quelque chose de très propre. Pour une personne pleine de bon sens qui (se) pose les bonnes questions, qui s’appuie sur l’IA pour lui fournir les étapes de développement, ça peut fonctionner. J’ai effectivement des gens autour de moi qui n’ont jamais travaillé sur des projets informatiques et qui sont quand même capables de proposer des solutions simples, visuelles, qui répondent à un cas d’usage précis. C’est accessible à tous avec un peu de temps et de motivation !
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Tu affirmes que la révolution “IA” change l’équation économique du Caillou. C’est-à-dire qu’un projet comme le tien n’avait pas de sens économique il y a deux ans ? Quel est le modèle économique de tes solutions ?
B.L. : Bien sûr, l’arrivée de l’IA bouleverse le monde entier mais je pense que c’est d’autant plus vrai pour la Calédonie qui est un micromarché. Auparavant, il y a encore quelques mois de ça, développer une solution digitale à cent jours de développement, c’était beaucoup trop cher pour le retour sur investissement escompté et ce n’était donc pas rentable pour de nombreux acteurs calédoniens…
Aujourd’hui, on peut considérer que le code coûte désormais quasiment zéro franc ; ça ouvre de nouveaux horizons et il y a donc tout un lot de nouveaux services numériques qui peuvent être développés pour presque rien en termes budgétaires mais qui vont permettre de générer du chiffre d’affaires et des ventes. Ce sont des recettes minimum qui couvrent les frais de licence cloud, les frais de communication etc. et, surtout, ça crée de la valeur à l’échelle du territoire !
Sur les modèles économiques : pour “Yasession”, mon ambition, c’est de nouer des partenariats avec les shops de surf qui touchera ainsi une clientèle ciblée de riders qui utilisent l’application. Pour CombienLaKaz, l’idée, c’est de créer des partenariats avec des agences immobilières pour revendre les données et des banques pour intégrer des simulateurs de prêt bancaire via une logique de sponsoring. Quant à Mirador, on fonctionne sur un système d’abonnement auprès des entreprises qui répondent à des appels d’offres…
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Pour CombienLaKaz.nc, il te manque l’accès aux données de ventes réelles des notaires, des données qui existent, transmises chaque mois à l’ISEE, mais inaccessibles à date. C’est le maillon manquant pour nourrir ton algorithme ? Quelle est ta vision de l’open data en Nouvelle-Calédonie ?
B.L. : C’est exactement ça ! Il me manque ces données qui permettraient d’optimiser encore plus l’algo et d’obtenir des estimations très précises. Mais la problématique des données et de l’accès à ces données est bien plus large et complexe que juste pour “CombienLaKaz” ; en réalité, ce qui va faire la vraie valeur d’une application demain, c’est soit le flux – est-ce qu’il y a des gens qui se connectent en nombre ? -, soit les données sur lesquelles elle s’appuie et celles qu’elle crée.
Dans une ancienne vie, j’ai travaillé avec la mission Étalab en France qui est en charge de l’open data du côté de l’État. Leur objectif était d’ouvrir les données publiques via des API pour que d’autres puissent créer de nouveaux services. Cette démarche a déjà été initiée en Calédonie mais il faut aller encore plus loin ! Pour “CombienLaKaz”, ça passerait en effet par les données de vente réelles du territoire, anonymisées bien sûr, pour respecter le RGPD. En France, l’application gouvernementale DVF (Données de Valeurs Foncières) permet déjà de visualiser l’ensemble des transactions sur une carte et ça, on en aurait bien besoin ici…
« Plus globalement, la combinaison “IA + open data”, c’est ce qui peut permettre de créer un vrai pôle numérique en Calédonie. C’est aussi et surtout un moyen réel de diversifier l’économie au-delà du nickel ! »
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Tu poses une question radicale : si le code ne coûte plus cher, pourquoi acheter une solution à un éditeur ? C’est vraiment la fin du marché des logiciels métier ?
B.L. : Je ne pense pas que le métier d’éditeur logiciel soit mort mais le modèle va clairement évoluer. Aujourd’hui, une entreprise calédonienne doit se poser la question : “pourquoi payer une solution chère à un tiers souvent basé en France, difficile à contacter, qui ne fera pas évoluer la solution vers mes besoins spécifiques ?”. Je pense que c’est ce modèle-là, souvent “SaaS” qui va être touché et va devoir s’adapter.
Localement, il y aura de plus en plus d’acteurs qui vont forcément amener une forte concurrence et, à moyen terme, faire baisser les prix ; mais il y a des nuances… Par exemple, une banque ne va pas développer son core banking system avec l’IA car les environnements sont trop complexes et nécessitent une sécurité renforcée. En revanche, pour des petites applications isolées – gestion de congés, devis, facturaction etc.- c’est tout à fait faisable. D’ici peu, la vraie question pour chaque entreprise sera :
« Qu’est-ce que je délègue, sous-traite et qu’est-ce que je développe moi-même ? »
Dans le futur les éditeurs “traditionnels” vont s’adapter : ils proposeront plus de personnalisation, une baisse des prix et, probablement, de nouvelles activités autour de l’intégration des outils IA. Mais leur modèle d’avant, c’est-à-dire une solution générique vendue à prix fort à tout le monde, va être de plus en plus challengé.
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Yasession.nc pour les surfers, Mirador.nc pour les appels d’offres, CombienLaKaz.nc pour l’immobilier… Il y a une logique derrière ce portefeuille ou c’est l’opportunité qui guide ?
B.L. : Les deux, clairement ! Pour “Yasession”, j’ai fait ça pour le plaisir parce que je suis passionné de sports de glisse et que je voulais un site qui agrège toutes les données pour savoir tout de suite où aller surfer ou « winger ». Mais à partir du moment où on a développé la solution, on se dit : pourquoi pas en faire quelque chose et la proposer à tous les publics ?
Pour “CombienLaKaz” et “Mirador”, c’est un peu différent ; derrière ces deux outils, il y avait une idée business très claire : un cas d’usage simple, un parcours 100 % digital, un besoin non couvert en Calédonie ; par exemple, l’estimation immobilière en cinq minutes, ça n’existait pas ici alors qu’en France ça existe depuis longtemps, tout simplement parce qu’avec 60 millions d’habitants, il n’y a pas besoin de l’IA pour que la solution soit rentable. Ici, au regard de la taille du marché et des acteurs, c’est l’utilisation de l’IA qui rend le projet viable économiquement.
C’est la même logique pour Mirador : des entreprises perdent des appels d’offres simplement parce qu’elles n’ont pas vu la publication. C’est un problème concret résolu par une solution 100 % digitale et ça fonctionne puisqu’on a déjà deux clients qui ont signé des contrats grâce à “Mirador” ce qui veut bien dire que ce n’est pas juste un concept, c’est une réponse à un besoin qui existe sur le marché.
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Si l’IA démocratise vraiment le développement, qui gagne et qui perd en Calédonie ? Et côté “écologie”, l’hyper-personnalisation des solutions boostées à l’IA vont-elle générer une problématique écologique, notamment en matière de consommation énergétique ?
B.L. : La logique globale et la vision pour l’avenir, c’est qu’on va clairement aller vers plus de personnalisation, peut-être vers de l’hyper-personnalisation sur un marché qui sera potentiellement bien plus atomisé. Mais il ne faut pas non plus croire que tout le monde va créer sa propre solution à l’aide de l’IA, tout simplement parce que certaines personnes n’ont pas d’appétence pour ce genre de projets et que, quelle que soit la solution produite, la notion de flux, de trafic, restera centrale en vue d’une potentielle commercialisation.
Si je prends l’exemple d’annonce.nc : tout le monde y va parce qu’il y a le flux ! Les acheteurs savent que les vendeurs y sont, et inversement. C’est ça qui fait gagner une solution ! Ce n’est pas forcément la plus belle, ni la plus technique mais celle qui génère du trafic et des données. A mon avis, ce qui devrait se produire, c’est plutôt une sorte de personnalisation progressive : “Yasession” fait de la météo pour le surf mais rien n’empêche quelqu’un de faire une météo pour la pêche, ou une météo surf en Polynésie par exemple. Dans ce nouveau contexte, chaque outil s’adapte à sa niche et aux spécificités de son territoire.
Et sur la question écologique et énergétique, je vous rejoins parce qu’on sait que l’IA consomme beaucoup ; mais aujourd’hui, il faut peut-être voir les choses autrement car, en termes de consommation énergétique, la réalisation de Yasession c’est l’équivalent d’une télé allumée 1h tous les soirs pendant 1 mois. Pour une initiative locale qui va aider beaucoup de riders sur le territoire je pense que ça vaut le coup !
De plus, l’IA est déjà là, qu’on le veuille ou pas ! A nous, collectivement, de décider de l’avenir du territoire. Personnellement, je pense qu’il faut une feuille de route énergétique ambitieuse qui permettra en premier lieu d’avoir de l’énergie à bas coût et en partie décarbonnée et deuxièmement d’accompagner les mines et le développement du numérique en Calédonie.
Dans ce contexte et avec des infrastructures propres, la Calédonie pourrait se positionner pour attirer des entrepreneurs du numérique ce qui serait à mon sens la combinaison idéale !
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