200 millions de vues, 89 000 photos publiées et un dixième du territoire calédonien couvert. David Guivant ne documente pas le Caillou par hasard. C’est une rééducation cardiaque qui l’a mis en marche et une boutade de collègue qui l’a propulsé vers le record du monde. Sous le pseudo « Le Chat Orange », cet enfant du pays s’est hissé parmi les contributeurs Google Maps les plus actifs de la planète… Et ce n’est qu’un début. Rencontre avec un explorateur numérique qui transforme chaque sortie en patrimoine partagé. 

__ 

Bonjour David, peux-tu te présenter et nous dire ce qui t’a amené à devenir l’un des contributeurs Google Maps les plus actifs de Nouvelle-Calédonie ? 

Je m’appelle David Guivant, je suis connu sous le nom du Chat Orange sur Google Maps. Je suis un enfant du pays. Depuis tout petit, je suis attiré par l’image, les affiches de cinéma, les cartes de collection Star Wars. Ça m’a emmené aux États-Unis pour étudier la digital animation en Floride. 

Rocher du lion
Le rocher du Lion veille sur les eaux de Sainte-Marie.
© David Guivant

Avec des amis, tous fans de Star Wars et maîtres auxiliaires en Calédonie, on a monté un projet de court-métrage animé en 3D à proposer à George Lucas pour en faire une série. On a décroché le prix du meilleur court-métrage animé à Celebration 5, la plus grande convention Star Wars du monde, à Orlando. Et puis Lucas a vendu à Disney pour 4 milliards de dollars. Fin de l’histoire. 

De retour au Caillou, j’ai enseigné les arts plastiques comme maître auxiliaire, puis travaillé dans le tourisme comme guide pour les croisiéristes à Nouméa. Et puis les problèmes de santé ont tout changé. C’est à ce moment là que photographier mes sorties est devenu un véritable outil de guérison.

__ 

Tu as eu de graves problèmes cardiaques. Comment la rééducation est-elle devenue une passion pour la documentation du territoire ? 

J’avais un surpoids puis une hernie discale qui m’a mis hors circuit de la musculation ; J’ai donc dû trouver autre chose et la marche s’est imposée. 

Dans le tourisme, mon patron me demandait de photographier nos véhicules de fonction. Sauf que les touristes voulaient voir les endroits, pas les bus. J’ai commencé à shooter les sites où on les déposait, sans compter le nombre de photos réalisées et postées sur Google Maps. Un jour, j’ai regardé mes statistiques et j’avais atteint 4 000 photos sans même m’en rendre compte. 

« Comme ça j’oublie que je marche pour la rééducation. Je marche pour prendre des photos, admirer, découvrir et partager. » – David, photographe en herbe.

pic jabob dumbea
Le pic Jabob à Dumbéa, un horizon que Google Maps ne connaissait pas encore. © David Guivant

C’est là que ma manager de l’époque m’a lancé en plaisantant : « Tu veux battre le record du monde ou quoi ? » J’ai répondu : chiche. Et je n’ai pas arrêté ! 

__ 

À quel moment tu as réalisé que Google Maps représentait vraiment mal la Nouvelle-Calédonie ? 

En cherchant moi-même des endroits que je n’avais jamais visités. Des sites que j’aurais dû connaître après des années comme guide touristique, introuvables sur la plateforme. Pas de balise, pas de photo, parfois une localisation en pleine mer. 

J’ai créé des dizaines de fiches moi-même. Des ponts que tout le monde traverse, non répertoriés. Des espaces sportifs extérieurs installés par la mairie dans les quartiers, invisibles sur l’appli. Les toilettes publiques, l’éternel oublié. Ça paraît banal, mais pour quelqu’un qui débarque et cherche ses repères, c’est essentiel. 

Il y avait aussi des bugs de géolocalisation. Une association localisée en pleine mer par exemple. J’ai fini par comprendre la solution : ne pas entrer d’adresse postale qui se décale systématiquement, mais poser directement un point GPS à la bonne position. Depuis, je passe beaucoup de temps à corriger ces erreurs et à agrémenter les différentes fiches.

__ 

Ta manager te lance le défi de battre le record du monde du nombre de photos publiées sur Google Maps. Tu l’as pris au sérieux tout de suite ? 

Le soir même, j’ai cherché qui détenait le record. C’était Harrison Kelly, un Américain, avec 200 000 photos et des milliards de vues. Ma première réaction était : il y a autant de gens qui consultent Google Maps pour préparer leurs voyages ? C’est un potentiel énorme pour faire découvrir la Calédonie. 

Le lendemain, avec des collègues, on a regardé les chiffres. La conclusion était simple : c’est faisable. Il suffit de couvrir tout le territoire, ce qui en bonus oblige à marcher. Double objectif : se remettre en forme sans salle de sport et faire rayonner le Caillou. 

Le pont des Japonais, une empreinte de l’histoire que personne n’avait encore cartographiée sur Google Maps. © David Guivant

__ 

À quoi ressemble une journée type quand on veut battre le record du monde de photos Google Maps ? 

Mon objectif c’est 10 000 photos par mois, mais la météo décide à ma place. Je ne sors pas sous la pluie, je veux des photos qui donnent envie. Je tourne entre 3 000 et 6 000 selon les mois. Les rares fois où il a fait très beau plusieurs jours d’affilée, j’ai atteint les 9 000 photos publiées. 

Pour le matériel, j’utilise un appareil photo 20 mégapixels récupéré via un ami et depuis peu un smartphone pour les intérieurs. L’un pour les paysages, l’autre pour les ambiances en espace fermé. 

« Mes amies en France me disent qu’on dirait qu’il ne pleut jamais chez nous. C’est parce que je sors seulement quand le ciel est dégagé. » – David, soucieux de donner envie au plus grand nombre.

Pour les zones éloignées, je fais équipe avec quelqu’un qui connaît des secteurs encore inexplorés. On a eu quelques collaborations ponctuelles avec des partenaires locaux pour les transports également. Mais l’essentiel se fait à pied, au gré du soleil. 

__ 

Tu parles de lutter contre l’oubli de sites historiques. Tu as des exemples de choses que tu as documentées qui risquaient vraiment de disparaître de la mémoire collective ? 

Le cimetière et l’église de Saint-Louis, lors d’une journée portes ouvertes. Sur Google Maps : quasiment aucune photo. Des balises existaient, mais vides. Comment donner envie à quelqu’un de se déplacer si rien ne lui permet de visualiser ce qu’il va trouver ? 

Le pont de Dumbéa aussi. L’ancien, cassé par un cyclone et le nouveau construit juste à côté. Même les gardes champêtres du secteur ne savaient pas qu’il y en avait deux. Je les ai documentés tous les deux. 

Et depuis peu, je recense ce que les anglophones appellent les «fossil giants», des formations rocheuses qui dessinent des silhouettes humaines ou animales à grande échelle. Le géant de Goro, une tortue géante à Sarraméa, un serpent à Nouville. En Islande ou en Thaïlande, ce type de site est déjà transformé en attraction touristique à part entière. En Calédonie, on a tous ces sites et personne ne le sait encore. 

__ 

Le record est à 800 000 photos, tu en es à plus de 89 000 et tu n’as couvert qu’un dixième du territoire. Qu’est-ce que tu veux laisser derrière toi une fois ce défi accompli ? 

Que les gens découvrent la Nouvelle-Calédonie. Pas seulement les plages et les lagons. Le Caillou a des trésors que d’autres pays ont déjà transformés en produits touristiques et dont on n’a pas encore pris conscience ici. 

Google Maps, c’est l’outil le plus consulté au monde pour préparer un voyage. Depuis sept ans dans le tourisme, tous mes clients cherchaient sur Google Maps ou TripAdvisor leur chemin et les sites à visiter. Chaque photo que je publie est une porte d’entrée supplémentaire vers le territoire. 

Et il y a un vrai échange qui se crée autour de ce projet. Quand je publie une formation rocheuse inconnue, des Calédoniens m’écrivent pour me donner des noms, des histoires locales, des interprétations. L’appli devient un espace de mémoire collective, pas seulement une carte. 

__ 

Un dernier mot pour nos lecteurs ? 

Il n’y a pas que les plages. On a des trésors cachés et des territoires entiers que personne n’a encore documentés. Si vous connaissez un site oublié, un endroit que vous aimez et qui n’existe pas sur Google Maps, signalez-le moi.

« C’est ma thérapie et ma façon de rendre hommage à la Nouvelle-Calédonie. » – David Guivant, AKA Le Chat Orange de Google Maps.

Ce projet, c’est aussi le vôtre !

__