Et si l’épargne calédonienne arrêtait de dormir ? C’est, en une phrase, le projet qu’a lancé Nicolas Laurent il y a dix ans avec Invest In Pacific. Derrière ce nom, une idée simple mais jamais tentée auparavant : permettre aux Calédoniens d’investir leur argent dans des entreprises locales et pas seulement dans de la pierre. Après cinq ans d’opérations, 42 levées de fonds et environ 5 milliards de francs Pacifique mobilisés, Invest in Pacific vient de boucler deux nouvelles campagnes de financement pour Agrilogic et La Case du Miel. On a voulu comprendre comment un ancien banquier passé par Paris et Londres est devenu l’homme qui fait se rencontrer les épargnants et les pépites du Caillou.
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Est-ce que tu peux te présenter, nous parler de ton parcours et de ce qui t’a amené à cofonder Invest In Pacific ?
Je suis cofondateur d’Invest In Pacific. Après une enfance en Nouvelle-Calédonie et des études en Polynésie française, j’ai passé sept ans à Paris et à Londres dans la banque, la finance et les nouvelles technologies financières. Je suis revenu dans le Pacifique en 2016.
La création d’Invest In Pacific est née d’un double constat. D’un côté, des entrepreneurs avec des projets innovants, qui manquent de fonds propres et n’ont pas de solution structurée et sécurisée pour lever des capitaux. De l’autre, une réalité commune à tous les territoires ultramarins : les ultramarins épargnent plus que les hexagonaux, mais n’ont aucun endroit où placer cet argent dans l’économie réelle, si ce n’est l’immobilier. C’est le seul moyen qui existait. Donc on s’est dit : comment faire se rencontrer ces deux besoins dans un cadre sécurisé ? C’est comme ça qu’est née Invest In Pacific, une plateforme d’investissement participatif.
Concrètement, n’importe quel épargnant calédonien peut, via notre plateforme en ligne, investir directement dans le capital d’une entreprise calédonienne, en devenir actionnaire, et bénéficier de sa croissance. Tout ça dans un cadre agréé par l’AMF, l’Autorité des marchés financiers. Elle est le gendarme de la finance en France, celle qui garantit le sérieux des acteurs et la protection des épargnants. On est une cinquantaine de sociétés en France à avoir cet agrément. La seule dont le siège est en Outre-mer et qui soit spécialisée Outre-mer, c’est Invest In Pacific.
On a commencé à bosser en 2017, obtenu l’agrément en 2020 et bouclé notre première levée en mai 2021. En cinq ans : 42 opérations, environ 5 milliards de francs Pacifique mobilisés avec 100 % d’épargne locale, pas un centime venu d’ailleurs.
Mon associé Pierre Germon et moi, on se complète naturellement : lui a toujours été directeur financier, formé expert-comptable du côté des entreprises qui cherchent des fonds. Moi, je suis côté banque et financement. Le binôme fonctionne parfaitement.

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Tu parles de finance circulaire de proximité. D’où vient cette conviction et pourquoi elle te semble essentielle pour la Nouvelle-Calédonie ?
On fait du produit local, du consommé local, alors pourquoi pas une finance locale ? L’argent calédonien finance les entreprises calédoniennes, qui génèrent de la richesse sur le territoire, qui réalimente à son tour l’épargne locale et ainsi de suite…
On est un territoire extrêmement autonome, avec une vraie culture entrepreneuriale. L’esprit pionnier, ce n’est pas un slogan ici, c’est une réalité. Donc autant avoir des outils financiers à la hauteur mais adaptés à notre échelle. Des fonds d’investissement à 50, 100 ou 200 millions d’euros, c’est pensé pour l’Hexagone, pas pour notre marché. L’investissement participatif, lui, est parfaitement calibré pour la profondeur de notre économie.
Et ce n’est pas que théorique. On a démontré que pour chaque franc abandonné par la collectivité via l’avantage fiscal accordé aux investisseurs, les entreprises financées génèrent entre 6 et 9 francs de retour pour la Nouvelle-Calédonie en TGC, cotisations CAFAT, impôt sur les sociétés. C’est ça, la finance circulaire. Et c’est chiffré !
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Concrètement, mobiliser l’épargne locale pour financer les entreprises calédoniennes, c’est une évidence pour les investisseurs ou il faut les convaincre ?
Ce n’est pas forcément une évidence dès le départ, mais la réponse est à nuancer. Certains de nos investisseurs ont un vrai patriotisme économique : « je suis calédonien, je veux que mon argent serve mon territoire. » Ce discours, on l’entend de plus en plus fort depuis 2024. Mais avant Invest In Pacific, les épargnants calédoniens n’avaient tout simplement aucune solution pour investir dans des sociétés calédoniennes, ça n’existait pas. Donc, il y a eu un énorme travail de pédagogie.
En plus, notre plateforme est 100 % digitalisée. Un épargnant calédonien a toujours eu l’habitude d’être accompagné par un banquier ou un gestionnaire de patrimoine, de signer des piles de papiers. Là on lui dit : en une dizaine de clics, tu peux décider de devenir actionnaire d’une PME ou d’une start-up. C’est toi le patron et au début, ça déstabilise.
Il y a aussi la question de la confiance. Des acteurs non régulés ont fait des dégâts par le passé. Nous, on est audités chaque année par l’AMF et ça change tout.
Et puis l’incitation fiscale, qui est vraiment très puissante. Un Calédonien qui investit jusqu’à 3 millions de francs Pacifique dans le capital d’une société calédonienne, via notre plateforme, bénéficie d’une réduction d’impôt équivalente à 50 % de son investissement. Pour illustrer : quelqu’un qui paie 500 000 XPF d’impôt sur le revenu et qui investit 1 million de francs Pacifique n’a plus d’impôts à payer. Et dans cinq ans, il peut récupérer sa mise plus une plus-value. C’est être gagnant sur les deux tableaux.
Je veux aussi citer IFP Patrimoine, notre partenaire local. Leurs équipes présentent notre solution à des clients habitués aux produits classiques : assurance vie, SCPI (Société civile de placement Immobilier)… et leur montrent qu’aujourd’hui, un des outils le plus puissant pour réduire leur fiscalité, ce sont les projets de notre plateforme. Sans eux, ça ne fonctionnerait pas aussi bien.

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Les levées de fonds pour Agrilogic et La Case du Miel – de la prise de connaissance des projets jusqu’à leur aboutissement, comment ça s’est passé et pourquoi ces deux projets ?
Ces projets s’inscrivent dans le programme Territoires d’innovation Nouvelle-Calédonie, porté par la Banque des territoires, filiale de la Caisse des Dépôts. La Nouvelle-Calédonie est le seul territoire ultramarin retenu dans ce programme national. Chapeau au gouvernement pour ça !
Le programme se déploie en deux phases : une partie subventionnée, autour de 900 millions de francs Pacifique, et une partie investissement en haut de bilan, autour de 600 millions. Pour cette deuxième partie, la Banque des territoires devait obligatoirement co-investir avec un partenaire privé spécialisé. Ce partenaire, c’est Invest In Pacific. Sans nous, ces 600 millions de francs n’auraient jamais pu être injectés dans l’économie calédonienne.
On a commencé à travailler sur ces projets fin 2023 : cinq projets en étude au départ. Il fallait sélectionner les plus matures, ceux qui étaient prêts à accueillir une levée. Agrilogic et La Case du Miel se sont imposés. Et comme c’était notre premier millésime – en investissement, on parle de millésime comme pour le vin, c’est l’année de lancement d’un fonds – il fallait lancer la machine sérieusement. À l’avenir, on sera sur des délais bien plus courts.
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Ces deux projets valorisent la biodiversité calédonienne. Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?
C’est la mise en avant du génie calédonien, la capacité à valoriser ce qu’on a ici et nulle part ailleurs. Agrilogic, c’est une technologie de serre conçue pour les environnements tropicaux. C’est une réelle innovation car ça n’existait pas encore. Toutes les serres du monde ont été développées dans l’hémisphère nord, pour faire du chaud. Sous nos latitudes, le problème c’est l’inverse : il faut refroidir, déshumidifier, tenir face à des insectes ravageurs bien plus coriaces qu’en Europe. Un hexagonal n’aurait certainement pas pensé à ça. Le Pacifique y a pensé parce qu’on vit avec ces contraintes.
Leur innovation phare, c’est Agrinea® : une serre tropicale nouvelle génération, anti-cyclonique, qui régule la chaleur et l’humidité. En pleine canicule, quand il fait 42° dehors, il fait 28° à l’intérieur. Une soufflerie à l’entrée bloque les insectes et un système de déshumidification intégré fait le reste. Ils ont aussi développé Goponic® : des gouttières hydroponiques adaptées à notre territoire. Résultat : il n’y a quasiment plus de salades importées en Nouvelle-Calédonie. Plus de 200 km de gouttières déployées et tout ça est exportable : La Réunion, l’Australie, Tahiti, le sud de la France en canicule… Les problèmes qu’on a résolus ici, le reste du monde commence à les avoir.


La Case du Miel, c’est une autre histoire. La Calédonie a tout pour produire un miel d’exception : une biodiversité extraordinaire, quasiment aucun prédateur pour les abeilles, une absence de certaines maladies qui ravagent les ruches ailleurs dans le monde. Le miel calédonien a d’ailleurs été primé deux années de suite au Salon de l’Agriculture, à Paris. Une médaille d’argent en 2024, une d’or en 2025. Sauf que tout le monde produisait dans son coin, sans marque commune, sans moyen d’aller à l’export.
Uma, la marque de La Case du Miel, solutionne cette problématique : fédérer les apiculteurs calédoniens, déployer des ruches connectées qui permettent de suivre à distance le poids, la température et l’humidité, l’état de santé de chaque ruche en temps réel et aller chercher des marchés à l’international. Une première commande de 100 kg a déjà été envoyée à un distributeur singapourien. L’ambition : devenir l’équivalent calédonien du manuka néo-zélandais.
Au total, avec la contribution de BPI France, via une subvention, c’est 50 millions de francs Pacifique mobilisés pour La Case du Miel.


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Qu’est-ce qu’Invest In Pacific apporte que les banques ne peuvent pas apporter seules ?
On ne fait pas du tout le même métier. On ne concurrence pas les banques. Une banque finance l’exploitation courante d’une entreprise. Nous, on investit en haut de bilan, aux côtés des actionnaires. On prend bien plus de risques et on l’assume. Ce qu’on appelle le « smart money », c’est ça : on n’apporte pas que des capitaux, on apporte du conseil, de l’accompagnement, un réseau. On siège au conseil d’administration, on s’assure que la stratégie validée ensemble est bien tenue. On ne gère jamais les boîtes, ce n’est pas notre rôle, mais on est là en conseil.
Si la société gagne, les porteurs de projets gagnent, nos investisseurs gagnent, le territoire gagne. C’est le cercle vertueux que nous mettons en avant.
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Quelle est ta vision pour les prochaines années d’Invest in Pacific et quels projets cherchez-vous à financer ensuite ?
On a environ 1 milliard de francs Pacifique à investir dans les quatre prochaines années. Toujours sur la valorisation de ce que le territoire a d’unique, au sens large. Une unité de production aquacole, de l’extraction de matières premières spécifiques, de l’huile de Niaouli… Du moment que l’idée vient de notre région, on regarde.
Sur le millésime 2025, on a levé environ 100 millions de francs. En 2026, l’objectif c’est au moins 200 millions, avec trois nouveaux projets dès septembre. Et 300 à 400 millions de francs en 2027.
J’invite tous les porteurs de projets liés aux spécificités du territoire à nous contacter. On n’est pas là pour structurer un projet depuis zéro, d’autres acteurs de l’écosystème font ça très bien, notamment au sein du gouvernement. Mais on peut les orienter et leur dire où ils en sont sur le chemin d’une levée de fonds. Porter un projet innovant, c’est un réel marathon et on en est conscient. Mais si à l’arrivée il n’y a pas la brique « levée de fonds », c’est un marathon qui ne sert à rien.
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Un dernier mot pour un entrepreneur calédonien qui hésite encore à se lancer ?
La baseline d’Invest In Pacific, reprise du célèbre stratège Périclès, dit tout : « pour obtenir quelque chose que l’on n’a jamais eu, il faut faire quelque chose que l’on n’a jamais fait. »
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