Allô ChatGPT ?

Taper ses symptômes dans ChatGPT avant d’appeler son médecin, c’est un réflexe qui s’est banalisé, y compris en Nouvelle-Calédonie, où des milliers de personnes utilisent désormais l’intelligence artificielle pour s’autodiagnostiquer. Mais encore faut-il distinguer deux réalités qui n’ont pas grand-chose en commun. D’un côté, l’IA dans les mains des professionnels de santé : outils de diagnostic assisté, scribes médicaux comme Heidi Health qui allègent la charge administrative pour libérer du temps de consultation, dispositifs agréés et validés cliniquement. De l’autre, l’IA dans les mains du grand public : ChatGPT, Geminisymptom checkersapplications non certifiées, mobilisés pour poser un pré-diagnostic sans la moindre validation médicale. Entre les deux, s’est installé l’autodiagnostic version 2026. Et c’est justement cette zone grise que nous avons voulu explorer…

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Ce que l’IA change vraiment

Côtés professionnels, le scribe médical Heidi Health, qui rédige automatiquement les comptes rendus de consultation, revendique aujourd’hui 2,7 millions de consultations assistées chaque semaine dans le monde. Dans les faits, l’IA reprend le travail administratif, la retranscription, la mise en forme du dossier, pour rendre au médecin du temps de relation avec son patient. Même logique du côté de l’imagerie médicale, où des outils de diagnostic assisté et validés cliniquement, aident déjà les radiologues à repérer plus vite certaines anomalies. Et le mouvement dépasse les cabinets occidentaux ! En janvier 2026, la Fondation Gates et OpenAI ont annoncé un financement de 50 millions de dollars pour déployer l’IA dans 1 000 centres de soins primaires en Afrique, à commencer par le Rwanda. Car oui, l’IA médicale professionnelle et encadrée n’est pas un gadget de pays riches, mais plutôt un outil pensé aussi pour pallier le manque de personnel soignant.

Pour le grand public, on parle plutôt d’accessibilité. De nos jours, il faudrait presque se battre pour réussir à avoir un médecin traitant. Alors pour qui n’en a pas, vit en brousse ou patiente plusieurs semaines pour un rendez-vous, l’IA offre une forme de démocratisation de l’information médicale, à condition de rester un complément, jamais un substitut. C’est exactement le pari que fait l’application Superalive, née en Nouvelle-Calédonie du duo formé par Rosine, diététicienne-nutritionniste diplômée d’État à Nouméa et Marine, infirmière libérale et data scientist

« Superalive ne diagnostique rien. L’application aide à mieux comprendre son corps et à rester accompagné entre deux consultations. Elle ne dit jamais “vous avez ceci” ou “vous devez faire cela”. » – Rosine

Chaque mois, les utilisatrices remplissent un bilan sur leur énergie, leur sommeil, leur stress et suivent leur évolution par des courbes. Mais c’est bien Rosine qui lit et répond personnellement à chaque message. Le numérique organise et garde la trace, mais la réponse reste humaine. Côté outils, l’IA de Superalive photographie une assiette pour estimer calories et macronutriments, génère des idées de recettes à partir de ce qu’on a dans le placard ou construit un plan alimentaire de départ. Rosine précise bien qu’« un plan généré reste un point de départ qu’on ajuste ensemble, pas une prescription. L’idée n’est pas de remplacer une consultation. C’est de la prolonger, en donnant à chacun de quoi comprendre ce qui se passe dans son corps, sans régime culpabilisant ni chiffres anxiogènes. »

Sur le territoire, ce rôle de première orientation prend un relief particulier. En effet, les déserts médicaux en brousse, les délais de consultation à rallonge ou encore l’absence de médecin traitant pour une partie de la population, sont autant de raisons qui poussent une partie des Calédoniens vers l’IA, faute de mieux…

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Un peu d’aide pour nos toubibs © Raker/Shutterstock

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Les Conditions Générales d’Utilisation 

Premier problème et pas des moindres : l’IA hallucine. Elle invente des diagnostics, confond des symptômes similaires et ne connaît ni votre historique médical, ni vos allergies, ni vos traitements en cours ; sauf si vous les lui donnez vous-même, en détail. Deuxième problème, plus structurel : le biais des données d’entraînement, la majorité des données médicales mondiales étant occidentales, masculines et caucasiennes. Ce qui n’empêche pas le cadre réglementaire d’avancer. Le règlement européen sur l’IA classe les IA médicales comme « à haut risque » depuis 2024, avec des obligations renforcées pour les fabricants, applicables aux dispositifs médicaux dès août 2027.

En Nouvelle-Calédonie à nouveau, Manon Chaubert, diététicienne et déléguée médicale chez CIPAC Santé, observe le phénomène au quotidien.

« En tant que professionnelle de santé, je le vois beaucoup avec des patients qui font des autodiagnostics via ChatGPT. Souvent, le patient arrive avec une idée déjà prédéfinie de ce qu’il a. Dans le conseil, ça peut être compliqué de lui faire changer de regard, parce qu’il pense souvent que l’IA est meilleure que le professionnel de santé. » – Manon Chaubert

Selon elle, le cœur du problème tient à la matière première fournie à l’IA. À l’inverse, une prise en charge nutritionnelle ou métabolique classique passe en revue l’état de santé, les pathologies, les habitudes alimentaires, les antécédents, les traitements en cours. 

« Quand tu écris à une IA, tu ne donnes jamais d’anamnèse, jamais ton dossier médical entier. Tu vas donner des bribes d’informations et l’IA va se baser là-dessus pour te donner un diagnostic. C’est cet ensemble d’informations qui permet au professionnel de proposer quelque chose de réellement personnalisé (…) ce que l’IA, aujourd’hui, ne peut pas encore faire, notamment parce qu’on ne sait pas forcément lui demander correctement ce qu’il faut. » – Manon Chaubert

Entre ces deux pôles se glissent deux pièges opposés : la cyberchondrie, qui pousse à s’inquiéter pour rien et à multiplier les consultations inutiles et à l’autre extrême, l’autodiagnostic rassurant, qui retarde une consultation pourtant urgente. Dans les deux cas, c’est la relation médecin-patient qui se fragilise, avec un risque de glissement de l’autodiagnostic vers l’automédication.

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Pouvons-nous vraiment faire confiance en l’IA ? © Le Parisien

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Vos données de santé dans la nature

Mais quand vous tapez vos symptômes dans ChatGPT ou une application de santé, que deviennent ces données ? En Métropole, la loi bioéthique du 2 août 2021 impose trois obligations : l’information préalable du patient, l’information du professionnel sur le recours à l’outil et l’obligation d’explicabilité pour les concepteurs. En octobre 2025, la Haute Autorité de Santé et la CNIL sont allées plus loin en publiant un guide commun : « Premières clefs d’usage de l’IA générative en santé ». Il existe un monde entre un outil certifié hébergeur de données de santé (HDS) comme Heidi Health et une application grand public dont les serveurs se trouvent aux États-Unis. Manon Chaubert alerte justement sur ce point !

« Si tu ne mets pas qui tu es, les données que tu mets sur l’IA ne sont pas forcément sensibles. Le problème c’est que souvent, les gens mettent des prises de sang avec leur nom, leur prénom, leur date de naissance, parfois même leur adresse et c’est ça qui peut devenir dangereux. Beaucoup de gens ignorent que tout ce qu’on met sur l’IA peut leur retomber dessus ou être utilisé pour des choses dont ils ne sont absolument pas au courant. »

Et en Nouvelle-Calédonie, la situation est loin d’être un simple copier-coller de la métropole. Le RGPD européen ne s’applique pas directement sur le territoire, qui est un pays et territoire d’outre-mer (PTOM). En revanche, la loi Informatique et Libertés française s’y applique depuis l’ordonnance du 12 décembre 2018, laquelle intègre les principes essentiels du RGPD. Le vrai décalage se situe ailleurs. En effet, le règlement européen sur l’IA applicable aux dispositifs médicaux dès août 2027, tout comme la loi bioéthique française, ne s’appliquent pas automatiquement sur le territoire. Pour faire simple, ce n’est pas la protection des données personnelles en général qui pose problème en Nouvelle-Calédonie, mais bien l’encadrement spécifique des IA médicales.

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Que disons-nous vraiment à nos téléphones ? © Haute Autorité de Santé

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Le Caillou face à l’IA médicale

L’IA ne remplace pas le médecin. Elle peut, en revanche, aider à mieux le voir, à condition de savoir ce qu’on lui confie et ce qu’elle peut vraiment faire. En Nouvelle-Calédonie, le contexte est particulier, car les délais de consultation et les déserts médicaux font de l’IA une béquille compréhensible. Mais le décalage réglementaire sur l’encadrement des IA médicales rend la vigilance d’autant plus nécessaire qu’ailleurs. Rosine résume sa conviction, partagée avec Marine, en une phrase : « L’IA ne remplace pas un soignant absent, mais elle peut rendre un soignant présent plus disponible. C’est là qu’elle est utile chez nous. »

Une nuance qu’elle tient à rappeler, alors que l’accès aux soins reste, pour une partie de la population calédonienne, une course d’obstacles.

« Il faut être honnête, l’IA suppose une connexion, un téléphone et d’être à l’aise avec le numérique. Elle risque d’aider d’abord ceux qui ont déjà accès aux soins. » – Rosine

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